Tout le monde avait reçu de l'avancement en venant à l'île d'Elbe. MM. les fourriers avaient grandi dans les rangs de l'armée et de la maison de l'Empereur. Du grade de capitaine, ils étaient passés au grade de chef d'escadron; de fourriers du palais, ils étaient devenus préfets du palais. Il y avait deux fourriers préfets.

M. Deschamps était le premier. Il n'était pas même fait pour être le dernier. C'était un vieux gendarme en habit d'officier: il en avait la tournure et la grossièreté; toutefois, ce n'était pas un homme sans instruction. Il aurait pu être intéressant, s'il avait su ce que c'était que d'être intéressant. Aussi il fit toujours bande à part. Je dois dire qu'en déplaisant à tout le monde il ne faisait pourtant du mal à personne. Mais il ne faisait pas des amis à l'Empereur.

M. Baillon avait beaucoup moins de talent que M. Deschamps, mais il comprenait mieux la société, et il ne cherchait pas à lui déplaire. Ce n'était pas un homme de salon: toutefois, les gens de salon ne l'effaçaient pas, même dans les salons. Il y avait en lui quelque chose de bon et de martial qui attirait. Sa parole de soldat, sans être gracieuse, inspirait de la confiance, et l'on aimait à l'écouter.

Je passe aux chambellans. Le docteur Lapi était parvenu à la première réputation de l'île d'Elbe: il y était parvenu par le savoir-faire plus que par le savoir. Plusieurs Elbois lui étaient supérieurs par les lumières, mais aucun Elbois n'avait, en apparence, une conduite aussi régulière. Il était l'âme des coteries; c'est par les coteries qu'il se rendait nécessaire. Ses opinions avaient toujours été patriotiques. L'Empereur aurait commis une grande faute en ne l'attachant pas à sa personne.

M. Vantini avait de l'esprit à pleines mains. Mais son esprit n'était pas un esprit de conduite, il n'était pas entouré de la considération publique. On craignait surtout sa langue acérée. C'était la plus haute naissance de l'île. Cependant il était alors dans un état de gêne visible: il avait dévoré son patrimoine par des folies sans excuse. C'était la notabilité de l'île d'Elbe la plus prononcée en faveur de la révolution française. L'Empereur ne pouvait pas se dispenser de le nommer. M. Vantini avait constamment été en guerre ouverte avec le commissaire général Galéazzini. J'ignore de quel côté était le tort.

M. Traditi appartenait au parti aristocratique, mais c'était un honnête homme, d'une conduite parfaite, et le choix que l'Empereur en avait fait était un choix honorable. M. Gualandi: ce n'était rien, moins que rien; jamais la porte de l'Empereur n'aurait dû lui être ouverte. La nomination de M. Gualandi n'aurait été qu'une erreur ou un ridicule si l'Empereur avait nommé cinq chambellans. Comme il n'en nomma que quatre, elle fut regardée comme une insulte faite au bon sens, et elle eut un triste retentissement dans la population porto-ferrajaise. M. Aliéti était l'une des premières notabilités de l'île d'Elbe: il jouissait de beaucoup de considération. L'opinion publique l'indiquait hautement au choix de l'Empereur. L'Empereur lui préféra M. Gualandi, que personne n'estimait. M. Aliéti, humilié avec une extrême raison, quitta l'Elbe.

Le jeune Zénon Vantini, de Porto-Ferrajo, officier d'ordonnance, valait plus à lui seul que tous les autres officiers d'ordonnance. Mais il était jeune, il avait toutes les mauvaises tendances de son père, et les conseils ne lui allaient pas. C'était d'ailleurs un excellent enfant. Il avait été page de la grande duchesse Élisa. L'Empereur l'affectionnait.

Après Zénon Vantini, venait pour la capacité le second fils Seno, dont le père était un des trois plus grands capitalistes de l'île, et ce jeune Seno, en ayant du plaisir à porter un bel uniforme, aurait tout autant aimé de n'être pas soumis à la gêne inséparable d'un emploi. C'était un enfant gâté.

Perez, de Longone, je crois, Napolitain de naissance, était un malotru de la plus sotte espèce, et il touchait à l'imbécillité: l'Empereur était descendu à ce choix, parce qu'il voulait avoir sous la main quelqu'un à qui il pourrait donner des ordres dont l'exécution nécessiterait un manque presque absolu d'intelligence.

Binelli, de Rio, était, sans instruction, et pour le moment une place de sous-lieutenant dans le bataillon franc lui aurait mieux convenu que d'être officier d'ordonnance de l'Empereur.