Bernotti de Marciana était aussi un jeune homme fort ordinaire, quoique plus capable que Perez et Binelli.
Puisque j'en suis aux officiers d'ordonnance, il faut, quoique prématurément, que je m'occupe d'un officier que l'Empereur plaça à leur tête et dont la présence à l'île d'Elbe ne fit, je crois, plaisir à aucun militaire. Un officier, se disant chef d'escadron du train d'artillerie, arriva à Porto-Ferrajo et alla de suite offrir des services à l'Empereur, pour lequel son exaltation paraissait délirante. Les braves de la garde fêtèrent sa bienvenue. L'Empereur partagea ce mouvement de plaisir. Il nomma de suite l'arrivant premier officier d'ordonnance, c'est-à-dire qu'il lui donna le commandement des officiers d'ordonnance. Mais bientôt l'on crut savoir que ce prétendu chef d'escadron n'était réellement que capitaine. Cette usurpation de grade indigna; il y eut des explications violentes; on se battit. Bientôt le premier officier d'ordonnance fut vraiment un brandon de discorde; il troubla la tranquillité de la garde, il dut vivre isolé. Cependant l'Empereur trouva que l'on s'acharnait trop contre lui; il le défendit, et cette défense excita des murmures. Cet officier s'appelait Roule. Jamais je n'ai rien su de lui qui pût le faire considérer comme un homme distingué.
L'Empereur avait trouvé à l'île d'Elbe un lieutenant de gendarmerie nommé Paoli, pendant de l'officier d'ordonnance Perez, et que bientôt il traînait partout à sa suite, comme en d'autres temps il y traînait le mameluk Roustan. Cet officier était Corse. Toutefois, il n'avait ni la finesse, ni la fierté, ni le courage corse: il n'était bon qu'à servir. Je l'ai entendu répondre à l'Empereur qui lui demandait l'heure qu'il était: «L'heure qui plaît le plus à Votre Majesté», et il se pavanait de sa réponse que l'Empereur avait pourtant payée d'un geste de dédain. Ce n'étaient pas les seules paroles d'une semblable platitude que l'on pourrait citer de lui. Néanmoins l'Empereur le nomma capitaine: il lui donna même l'étoile de la Légion d'honneur; du moins, il l'autorisa à porter celle destinée à l'un de ses frères, comme lui officier de la gendarmerie. Ce frère était mort. L'Empereur fut toujours excellent pour ce mameluk gendarme, jusqu'à l'injuste, puisqu'il l'éleva au grade de chef d'escadron. Après la déplorable journée de Waterloo, ce Paoli éhonté fut un des premiers à prendre la cocarde blanche. J'ai été témoin de sa basse ingratitude.
Le vicaire général ne valut pas mieux que l'officier de gendarmerie. Il s'appelait Arrighi, il était l'oncle de l'un des généraux les plus purs et les plus braves de la grande armée, qui était, lui, vraiment le parent de l'Empereur, et pour lequel l'Empereur n'avait peut-être pas fait tout ce qu'il aurait dû faire. Dès qu'on sut que l'Empereur venait régner à l'île d'Elbe, le vicaire général Arrighi voulut s'interposer entre tout le monde et son cousin germain l'Empereur (cugino carnaro, comme disaient alors presque tous les Corses); et, en plein vent, il dispensait sa protection, comme à l'église il dispensait son benedicamus, mais il dut bien en rabattre en approchant de l'Empereur. Ce cousin germain n'écouta M. le vicaire général que lorsqu'il lui disait la messe; M. le vicaire général n'eut aucune espèce d'influence sur l'Empereur. Il semblait même que l'Empereur affectât de le tenir éloigné, grand attentat à l'amour-propre d'un Corse et d'un moine, car M. Arrighi était un ancien moine. Aussi il se vengea: lorsque l'Empereur fut tombé une seconde fois, M. le vicaire général Arrighi désavoua la parenté dont il avait longtemps fait son auréole, il pria pour le nouveau gouvernement: ce qui n'empêcha pas le nouveau gouvernement de le renvoyer au lieu d'où il était venu.
Il y avait un autre Corse que l'Empereur avait également trouvé à l'île d'Elbe. Ce Corse s'appelait Poggi, il était juge et il avait été nommé par l'influence de Lucien Bonaparte. Cette protection l'avait rendu d'abord presque suspect à l'Empereur, qui commença par le traiter froidement. Mais en fait de finesse, le juge Poggi aurait joué cent empereurs comme l'empereur Napoléon, et il ne s'effraya pas des symptômes de cette froideur. Il répondit à la froideur par de l'admiration, ce qui empêcha la froideur d'être âpre. Ensuite il pleura les infortunes de la France; c'était le chemin le plus droit pour arriver facilement au coeur de l'Empereur. Poggi s'insinua, se glissa, et il arriva à la confiance de l'Empereur, qui le chargea de la police d'intimité. L'Empereur était content lorsque Poggi lui répétait ce que quelqu'un avait entendu dire. Personne n'était plus propre que Poggi pour explorer les familles: il avait un instinct remarquable pour faire parler les autres sans parler lui-même. Toutefois, ses rapports ne faisaient du mal à personne; il était essentiellement bon. Jamais il ne fut ingrat envers l'Empereur.
M. Baccini, président du tribunal, était Génois, et l'Empereur avait eu plaisir à le conserver. Il laissait à désirer pour la connaissance approfondie des lois françaises, mais le droit romain lui était familier. M. Baccini était moralement relâché dans ses habitudes de vie privée. Néanmoins il était magistrat intègre. M. Baccini n'était pas toujours juste dans ses sympathies ou dans ses antipathies; il prenait facilement fait et cause dans des affaires qui par principe lui étaient étrangères, et alors la passion l'emportait au delà des bornes de la sagesse. C'est dans cette croyance que l'on disait qu'il avait donné de mauvais conseils à l'Empereur. Cependant il ne s'appliquait pas beaucoup aux exigences de la cour. Ce n'était pas un des assidus.
Le bon sous-préfet M. Balbiani qui, au lieu de rentrer chez lui à Pontedera, avait passé aux fonctions d'intendant, ne se possédait pas d'aise et faisait marcher sa machine administrative, lorsque d'autres ne la faisaient pas marcher pour lui. C'est que l'on empiétait fréquemment sur son droit. M. Balbiani avait ce qu'on appelle l'habitude des affaires. C'était d'ailleurs un honnête homme, c'était surtout un bon homme, peut-être même un trop bon homme. Il était fort préoccupé de l'éclat qu'aurait son uniforme. Il aimait plaisamment à demander s'il était ou Français ou Toscan ou Elbois, et il finissait toujours par dire qu'il appartenait à la nation qui le conservait dans son emploi. Il disait la vérité en riant. Cela ne l'empêchait pas d'être bon Toscan: il aimait sa patrie, mais il aimait encore plus sa place. Balbiani avait une très nombreuse famille, un emploi lui était d'une absolue nécessité, et c'est pour cela que l'Empereur ne voulut pas lui ôter celui dans l'exercice duquel il l'avait trouvé.
L'organisation qui établissait une marche régulière pour les affaires n'était pas auprès de l'Empereur un allégement des affaires, car l'Empereur en créait sans cesse de nouvelles, et quand l'une était finie, dix autres commençaient. L'Empereur n'épargnait personne, mais il ne s'épargnait pas lui-même, et il était toujours le premier à la besogne. L'Empereur ne prélassait (sic) jamais. Il avait le secret de convaincre qu'il n'était que là où il devait être, de manière que, là où il était, on redoublait de zèle, parce que l'on craignait de l'avoir obligé à y venir.
L'Empereur avait à visiter la seconde ville de son empire en miniature. Longone avait fait des préparatifs pour le recevoir: ces préparatifs consistaient particulièrement dans un amoncellement de populaire. On tenait toujours à ce que l'Empereur se crût au milieu d'une grande population. Je le répète: je n'ai jamais approuvé cette manie trompeuse. Si, à l'île d'Elbe infiniment petite parcelle du globe, où l'on pouvait tout embrasser d'un regard, l'on entourait l'Empereur de fausses apparences, que ne devait-on pas faire en France, alors que la France embrassait une grande partie de l'Europe, et que l'état de guerre permettait de multiplier les moyens de tromper? Cette triste idée me poursuivait sans cesse, lorsque je voyais déranger le peuple pour le faire parader inutilement au passage d'un infortuné que sa croyance aux dehors trompeurs avait conduit sur la terre d'exil. La course de Longone fut contremandée; cela étonna tout le monde, car l'Empereur n'avait pas l'habitude de renoncer sans cause à un plan arrêté. La cause du non-départ fut connue. On avait entendu beaucoup de coups de fusil dans la campagne, ce qui arrive presque toujours quand les paysans doivent célébrer une fête. Ces coups de fusil avaient inquiété. Le zèle outré s'était empressé d'aller s'enquérir de ce que tout le monde savait. L'Empereur avait difficilement consenti à cette précaution, qu'il ne croyait pas nécessaire. Les habitants de Capoliveri, de Campo, de Rio, s'étaient en masse transportés à Longone, et l'inutilité de leur empressement ne les amusa pas. Le lendemain ils furent plus heureux. L'Empereur fit le voyage.
Il y avait à Longone beaucoup plus d'Anglais qu'on n'avait cru en trouver, et l'on en fit faire la remarque à l'Empereur. On lui fit remarquer aussi que les Anglais le suivaient partout où il allait. L'Empereur dit: «Je suis pour eux un objet de grande curiosité. Laissez-les se satisfaire, puis ils iront dans leur pays amuser les gentelmans (sic) en dénaturant mes faits et mes gestes.» Ensuite il ajouta assez tristement: «Ils ont gagné la partie, à eux le dé.» C'était surtout le colonel Campbell qui était acharné aux pas de l'Empereur. À quelque heure que l'Empereur voulût sortir, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas des préparatifs, le colonel Campbell était là, toujours là, et l'on aurait pu croire qu'il avait des connivences dans l'intérieur du palais. Il est vrai que plus tard il y eut des murmures accusateurs contre une femme qui était à portée de savoir ce qui se passait: c'était une Française.