Mon refus de verser les fonds dont je me croyais le dépositaire responsable n'était plus un mystère pour personne. On disait à l'Empereur que je ne lui obéissais pas parce que je ne le considérais plus comme le grand Napoléon. C'était sa fibre la plus irritable. L'Empereur se révoltait à l'idée qu'on voulait l'amoindrir. Il veillait à sa grandeur impériale comme à sa gloire militaire, même plus encore. Il avait peut-être raison. Sa gloire militaire était un fait immortel bien accompli, que rien ne pouvait détruire, ni même altérer, et dont la célébrité, indépendante des vicissitudes humaines, était devenue l'apanage des siècles. Il n'était pas de même de sa grandeur impériale. Quelle qu'eût été l'immensité de cette grandeur, les destins l'avaient brisée, et lui seul, comme homme, comme grand homme, était resté au-dessus des événements. C'était surtout l'homme que l'on respectait dans l'Empereur. Ce respect, je le professais de toutes les facultés de mon âme. J'aurais considéré comme une profanation sacrilège toutes les paroles qui auraient exprimé un sentiment contraire. Je l'aurais bravé s'il avait été tout puissant. J'avais dit à l'Empereur: «Jamais un homme puissant ne m'a intimidé. Ce qui n'empêche pas d'être humble devant le malheur.» L'Empereur n'avait pas été blessé par ces paroles, puisqu'il en avait parlé avec éloge au général Dalesme.
Il était convenu entre le général Drouot et moi que je travaillerais avec l'Empereur. Cependant, depuis mon refus d'obéissance, l'Empereur avait observé au général Drouot «que, s'il était à Paris, je n'aurais pas la prétention de travailler avec lui», et le général Drouot, peut-être par ordre, m'avait répété cette observation. C'était une erreur de la part de l'Empereur: s'il avait été à Paris dans les conditions où il était à Porto-Ferrajo, où j'étais moi-même, ce que je lui demandais à Porto-Ferrajo, je le lui aurais demandé à Paris, et peut-être avec plus de force. Ici les paroles de l'Empereur n'étaient pas d'accord avec ses actions. Blessé par mon refus de lui obéir, dans l'idée malencontreuse que je voulais le faire descendre du haut de sa grandeur impériale, il avait, après coup, paru se plaindre de ce que je voulais travailler directement avec lui, et, lorsque je restais un peu de temps sans aller personnellement prendre ses ordres, négligence à laquelle j'étais assez enclin, il me faisait appeler pour me les donner. Aussi son opinion n'était pas arrêtée à mon égard. Moi, mon parti officiel était pris. C'était toujours à lui que j'accusais réception des ordres qui ne venaient pas de lui; c'était à lui que je rendais compte de leur exécution ou de leur non-exécution; c'était à lui que je faisais mes rapports administratifs.
On offrit à l'Empereur d'administrer les mines pour la moitié des appointements dont je jouissais. Un chambellan me fit connaître ce que l'on écrivait à cet égard. Je mis de suite l'Empereur à son aise. Je déclarai au général Drouot que si l'on touchait à mes émoluments, je quitterais immédiatement. Parler au général Drouot, c'était parler à l'Empereur, du moins en ce qui me concernait. Le général Drouot m'en avait prévenu, en me demandant si cela me convenait. Je ne voulais pas que l'on me marchandât, particulièrement au milieu des circonstances difficiles dans lesquelles l'on m'avait placé. Il me semblait qu'il y aurait eu quelque chose d'avilissant pour moi si j'avais débonnairement consenti à cesser d'être ce que j'avais été jusque-là. Mon bagage était prêt, mais personne ne me dit rien. L'Empereur ne me fit pas même soupçonner ce qui avait eu lieu. Cependant je sus plus tard qu'il avait deux fois refusé les services à bon marché, et je fus touché de son silence de délicatesse. La première fois qu'on avait demandé ma place à l'Empereur, celui qui la lui demandait, une heure avant de la lui demander, était sous le coup d'une prise de corps, par suite d'un jugement commercial, et, prosterné à mes pieds, il me suppliait d'être son sauveur, comme je l'avais été plusieurs autres fois. Je payai pour lui... Le chambellan Vantini l'avait raconté à l'Empereur, et, quelques jours après, l'Empereur me loua de «ce que j'avais fait pour un vilain homme». Mais ce vilain homme était auprès de lui, il y resta, et lorsque nous quittâmes l'île d'Elbe, il me remplaça... L'Empereur avait des aveuglements volontaires vraiment incompréhensibles. Je viens de parler du maire de Rio-Montagne.
L'Empereur donnait carrière aux intrigants, car il leur prêtait l'oreille. Il écoutait facilement ce qu'on lui disait. Il était toujours en garde. Triste condition que celle qui fait penser que le mauvais côté du genre humain est précisément le genre humain (sic)!
On fit croire à l'Empereur que les deux gardes-côtes de surveillance pour empêcher qu'on ne volât le minerai étaient une dépense inutile, et, l'Empereur, ne voyant que l'économie, supprima ces deux embarcations. Il s'en rapporta aux instigations qui lui créaient des prétextes pour me tourmenter. Mais les marins de ces deux embarcations allaient se trouver sans emploi: je réclamai dans leur intérêt. L'Empereur s'impatienta: je donnai ma démission; je la motivai sur ce que des affaires de famille réclamaient ma présence dans ma patrie. J'adressai ma démission au général Drouot pour qu'il la remît à l'Empereur. Il me la rapporta, et il me pria instamment de ne pas lui donner cours. Il dit à mon épouse: «qu'il ne serait jamais pour rien dans ce qui me ferait séparer de l'Empereur.» Je fis ce qu'il désirait. Le même jour, l'Empereur m'envoya chercher. Je n'allais plus auprès de lui qu'à mon corps défendant: c'était pour moi une corvée. Je trouvai l'Empereur doux comme un agneau: il ne me dit pas un seul mot de mon service; il m'accabla de questions d'État, des plus hautes questions d'État. Sans s'informer si j'étais à même de lui répondre, lorsqu'il se fut bien contenté, il me dit: «À revoir.»
Que signifiait ce qui venait de se passer? Je n'ai jamais pu m'en rendre bien compte. L'avant-veille, l'Empereur avait été mal pour moi. Il m'avait demandé avec un froid glacial «si je persistais toujours dans mon entêtement», et, sans me donner le temps de lui répondre, il s'était brusquement retiré, ce qui, dans de semblables circonstances, annonçait le plus haut degré de sa mauvaise humeur. Je cherchai à deviner, et, ne pouvant trouver, j'attribuai cette mansuétude à quelque récit bienveillant de mon vieil ami le général Dalesme ou de mon nouvel ami le général Drouot.
L'Empereur avait expressément chargé M. le trésorier Peyrusse de me voir pour vaincre ce qu'à tort il appelait mon entêtement. M. Peyrusse, par son âge, par sa jovialité de tous les moments, de toutes les circonstances, n'était pas un homme imposant; mais, franc et loyal, plein d'esprit, ne disant jamais de mal de personne, il méritait d'inspirer une grande confiance. Je le reçus avec plaisir. Mais quels sont les moyens pour combattre victorieusement un homme qui est dans la ligne du devoir et qui ne veut pas la quitter? Il n'y a que des moyens pernicieux, immoraux, et M. Peyrusse était incapable de les employer. D'ailleurs, l'Empereur voulait me vaincre par le raisonnement. M. Peyrusse trouva que le raisonnement n'était pas possible, car, en son âme et conscience, il était convaincu que le droit était de mon côté. Il épuisa donc l'éloquence des banalités; je restai inflexible; alors M. Peyrusse s'écria, mais sur le ton de la plaisanterie: «L'Empereur vous enverra des grenadiers.» Et je lui dis sur le même ton: «Que ces grenadiers soient plus forts que moi, car je me défendrai, et, s'ils sont plus faibles que moi, je les jetterai par la croisée.» Certainement aucune personne de bon sens n'imaginera que je prononçai sérieusement ces paroles. M. Peyrusse avait ri, moi, j'avais ri. La chose n'était susceptible d'aucune importance, mais M. Peyrusse la raconta à l'Empereur. L'Empereur la prit au sérieux; néanmoins il ne s'en fâcha pas. M. Peyrusse était loin d'avoir eu une mauvaise intention en faisant ce rapport. Il voulait tout simplement faire rire l'Empereur comme nous avions ri. Son intention était si inoffensive, qu'il disait en même temps à l'Empereur «que j'avais l'héroïsme de la délicatesse». M. Peyrusse et moi, nous nous séparâmes comme si nous étions réunis, pleins d'estime l'un pour l'autre. M. Peyrusse avait commencé par me dire «qu'il ne venait pas me trouver de son plein gré». J'entre dans tous ces détails, à l'égard de M. Peyrusse, parce que plusieurs notabilités l'avaient injustement soupçonné de «jeter l'huile sur le feu». Durant tous ces débats accablants, M. Peyrusse fut parfait pour moi, et, plus d'une fois, il ne craignit pas de déplaire à l'Empereur. Sans doute en sa qualité de trésorier, il ne comprenait que le tintement des écus.
Je fis un appel à l'affection du général Drouot pour qu'il intervînt sérieusement entre l'Empereur et moi, et mon appel tourmenta ce digne homme. Il me demanda en grâce de ne pas le mêler à cette déplorable affaire. Dès lors, je m'abstins de tout ce qui aurait pu lui faire croire que j'étais dans la nécessité de recourir à lui.
Et comme si l'affaire de l'argent n'était pas suffisante pour m'occasionner de cruels soucis, il en survint une autre qui, pendant une semaine, augmenta mon tourment. La farine pour les approvisionnements de siège avait été consignée dans un mauvais état. La troupe refusait le pain que cette farine produisait. Il y avait eu des murmures militaires caractérisés. Alors on mit dans la tête de l'Empereur de faire manger cette farine aux ouvriers des mines. L'Empereur décida que je ferais faire une distribution aux mineurs, comme si pour un pauvre morceau de pain, la bouche de l'ouvrier ne valait pas la bouche du soldat. Le général Bertrand me transmit les ordres de l'Empereur. Ces ordres me pétrifièrent. J'étais indigné. Mon premier mouvement fut de jeter le manche après la cognée, de m'en aller. Plus calme, je montai à cheval pour aller déclarer à l'Empereur que je n'exécuterais pas ses ordres, et, avant de me présenter à l'Empereur, j'entrai, selon mon usage, chez le général Drouot. Celui-ci me trouva trop agité pour parler à l'Empereur; il me conseilla de faire un essai, et je rentrai de suite à Rio pour essayer. Je me hâtai de réunir tous les employés et tous les chefs de poste. Nous essayâmes immédiatement. La mauvaise farine donna du mauvais pain. Le général Drouot put se convaincre que le refus des ouvriers n'avait rien de blâmable. En sa présence, j'écrivis à l'Empereur, et lui communiquai ma lettre. Le général Drouot y trouva quelques expressions qui pourraient être prises en mauvaise part. Je refis ma lettre presque sous sa dictée. La voici:
«Sire,
«Je me plais à croire que Votre Majesté est convaincue de l'empressement que j'ai mis à satisfaire à l'ordre qu'elle m'avait donné, de faire distribuer de la farine aux ouvriers des mines.
«Mais cette farine a fait du mal à beaucoup de travailleurs; tous les travailleurs refusent de la prendre. Je suis sûr que ce refus n'est pas l'effet d'une cabale.
«Sire, mon devoir est d'obéir à Votre Majesté en ce qu'elle m'ordonne de juste, et de me faire obéir par ceux qui me sont légalement subordonnés. Mais, Sire, mon devoir est aussi de représenter à Votre Majesté qu'il ne serait pas juste que des malheureux qui ne mangent que du pain, dont les trois quarts ne boivent que de l'eau, fussent forcés à manger du mauvais pain, et, dans tous les cas, ce ne sera pas moi qui aurai le triste courage de les y forcer.
«J'ai l'honneur de prier Votre Majesté de vouloir bien me dicter une règle de conduite.
«Je suis avec respect, etc.»