Le général Drouot me loua beaucoup. Il me parla du ton le plus amical, le plus persuadé de ce que la Légion d'honneur ferait d'avantageux pour moi. Il me sembla que j'avais acquis dans ses sentiments d'affection.

En effet, le général Drouot, croyant m'être utile auprès de l'Empereur, lui répéta ce que je lui avais raconté: l'Empereur se crut en droit de s'emparer de la somme que j'avais entre mes mains. Il consulta son trésorier. Le général Bertrand approuva l'Empereur. Le général Drouot ne l'approuva pas.

Le général Bertrand m'écrivit par ordre de l'Empereur, sous la dictée de l'Empereur, pour me faire ou pour me répéter des demandes auxquelles j'avais déjà répondu, et cette lettre n'avait visiblement pour but que d'arriver aux quelques mots suivants: «Je vous prie également de m'indiquer la situation actuelle des mines, ce qu'elle a versé cette année, et ce qui reste aujourd'hui....»

Le général Drouot suivit immédiatement cette lettre. Il me fit part des intentions de l'Empereur, je lui répondis: «que je ferais ce qu'il ferait lui-même en pareille circonstance, «que j'agirais selon ma conscience.» Le général Drouot continua ma phrase en ajoutant: «que la conscience était le meilleur de tous les guides.» Je n'avais pas besoin des paroles du général Drouot pour prendre le parti que je croirais le plus honorable; cependant elles me fortifièrent dans la résolution de ne pas céder aux exigences de l'Empereur. Le général Drouot prévoyait un orage; il était fâché d'avoir parlé. Mais s'il n'avait pas parlé, moi j'aurais parlé, et un peu plus tôt, un peu plus tard, ce qui allait arriver serait arrivé. Je me gardai de lui faire des reproches.

Je me rendis chez le général Bertrand. Nous parlâmes assez longuement de l'administration, mais il n'était guère à la conversation: une pensée l'occupait, le gênait. Il m'annonça que «l'Empereur me réclamerait les fonds que j'avais en caisse». Je répondis de suite: «que je ne pouvais pas consciencieusement satisfaire aux désirs de l'Empereur, et que je m'abstiendrais.» Le général Bertrand ne discuta pas; il me dit: «Allons à l'Empereur.» L'Empereur allait sortir, il était sur le seuil de la porte. Le général Bertrand lui adressa quelques mots à voix basse. L'Empereur se tourna vers moi, il me dit d'un ton sévère: «Pourquoi ne voulez-vous pas me remettre cet argent?» Cette brusque sévérité ne m'intimida pas. La nature de mon caractère me rend propre aux circonstances difficiles. J'ajoutai à la réponse que j'avais faite au général Bertrand: «que cet argent appartenait au gouvernement français, quel que fût ce gouvernement.» L'Empereur me regarda, leva les épaules et me tourna le dos. Le général Bertrand m'assura «que je venais de blesser Sa Majesté». La parole du général Bertrand n'était pas altérée comme celle de l'Empereur venait de l'être. Il me parlait avec calme. Il ne me pressa pas même beaucoup d'obéir. Cela lui paraissait indifférent.

À dater de ce jour, tout fut pour moi ou contre moi, hargneux, exigeant, inquisiteur, et il me fallait réunir toutes les forces de mon âme pour résister à l'amas des tracasseries que je trouvais sans cesse sur mon passage.

Ma vie de cour était scabreuse. Aussi j'étais constamment prêt à y renoncer. Le général Drouot me retenait. Ces misères durèrent près de quatre mois.

L'Empereur ne voulait pas que l'on pût croire qu'il donnait des ordres dont l'exécution était impossible. C'était plus positivement sous ce rapport qu'un refus d'obéissance passive l'offensait. La susceptibilité de l'amour-propre était en jeu. Une longue habitude du commandement absolu, sous lequel tout le monde pliait, avait donné un grand empire à cette susceptibilité. Il aimait à répéter que le grand maréchal Duroc «ne lui avait jamais dit non». Cela était rigoureusement vrai, mais voici comment. Lorsque l'Empereur disait au général Duroc: «Faites telle chose», le général Duroc lui répondait: «Oui, Sire», et si la chose n'était pas faisable, il allait se promener, puis il revenait à l'Empereur lui expliquer par des sornettes pourquoi il n'avait pas pu satisfaire à son désir. L'Empereur ne se fâchait jamais de l'explication, alors même qu'il s'apercevait qu'elle n'était pas explicite. Mais tout le monde ne pouvait pas se permettre de faire ce que le général Duroc faisait: il n'y avait pas deux Durocs pour l'Empereur.

Quant à moi, ici, pour l'ordre que me donnait l'Empereur, il n'y avait pas à calculer; un oui, c'était obéir; un non, c'était désobéir. Je disais non. Ma désobéissance était pleine et entière. L'Empereur ne pouvait pas le voir autrement.

L'emploi d'administrateur général des mines de l'île d'Elbe était, sans comparaison, le plus rétribué de tous les emplois de l'île. L'Empereur était accablé de solliciteurs. Les proches de la famille impériale s'agitaient beaucoup en faveur d'un gentilhomme corse pour lequel Madame mère avait une extrême bienveillance.