Pendant plusieurs années l'administration fut chargée de la recette, et cette recette se faisait sans frais. La protection fit changer cet état de choses. La recette fut donnée à M. Scitivaux, payeur de la 25e division militaire. Ce changement coûtait environ quinze mille francs par an à la Légion d'honneur. Je fis tout ce qui dépendait de moi pour que le changement n'eût pas lieu. Investi de la confiance du grand chancelier, sûr de son approbation particulière, je luttai contre le grand trésorier et je fus sourd aux conseils de la grande duchesse Élisa qui m'engageait à laisser aller. M. Scitivaux était un fonctionnaire extrêmement honorable. Mais son choix n'était qu'une faveur onéreuse pour la Légion d'honneur. La princesse Élisa ne s'en était pas cachée; elle m'avait dit: «Ne m'empêchez pas de lui faire avoir cette jolie bague.»
Le grand chancelier n'était pas seulement mon chef public: il était aussi mon ami privé. Je lui confiais toutes mes pensées: je n'avais aucun secret pour lui. Le grand trésorier m'avait pendant de longues années donné des marques d'affection; j'avais vécu dans son intimité.
La lutte fut vive, mais c'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer, et je succombai.
Arriva le renversement moral et politique de l'Europe. La grande-duchesse Élisa déserta son poste; le prince Félix la suivit. M. Scitivaux dut alors quitter Florence. Les agents de M. Scitivaux ne pouvaient le remplacer officiellement qu'en sa qualité de payeur.
Je pris la recette. Je me hâtai de faire rentrer ce qui était dû à la Légion d'honneur. J'acceptai des effets lorsqu'il ne me fut pas possible d'avoir de l'argent. J'avais ainsi sauvé plus de deux cent mille francs.
Mais il ne suffisait pas d'avoir sauvé le bien de la Légion d'honneur: il fallait encore le lui conserver. Je pris une décision hardie, celle qui me parut la moins compromettante. Je me donnai l'apparence de n'avoir rien conservé pour pouvoir tout conserver: je soldai tous les comptes, de manière qu'il n'y eût plus ni créanciers, ni débiteurs; la caisse était vide, je la montrai même obérée; l'administration n'avait rien, absolument rien, que du minerai à exploiter. L'ennemi pouvait venir: j'avais cessé de craindre.
J'avais exactement instruit le grand chancelier de ce que j'avais fait et de ce que je voulais faire pour pouvoir retourner en France sans m'exposer à compromettre les fonds que je possédais. Alors je ne me doutais même pas de la rentrée des Bourbons.
L'île d'Elbe était complètement bloquée: aucune voie de communication n'était ouverte. L'île était menacée de tomber au pouvoir des Anglais ou des Autrichiens, peut-être même au pouvoir des Napolitains. La conduite de la princesse Élisa rendait cela possible, et les Longonais y croyaient, car de Naples on leur donnait cette certitude.
C'est alors que l'Empereur arriva à Porto-Ferrajo, et qu'il chargea le général Drouot de prendre possession des mines.
Je ne fus pas trop rassuré par l'arrivée inattendue de l'empereur Napoléon: mon esprit était imbu de son omnipotence despotique. Je mis les registres à l'abri. Mais lorsque le général Drouot prit possession des mines, je lui trouvai un caractère si noble, des intentions si louables, que rien ne m'autorisait à lui taire ma conduite. Je racontai donc au général Drouot tout ce que j'avais fait. Je ne lui cachai rien, absolument rien.