Cette tourmente, qui prenait un caractère chronique, n'était pas la seule chose qui me fatiguât depuis que j'étais fonctionnaire de l'Empereur de l'île d'Elbe.
L'Empereur me faisait transmettre la presque totalité de ses ordres par le général Bertrand, mais le général Bertrand, plongé dans les méditations de famille, déjà ennuyé de l'île d'Elbe, n'était pas porté à travailler d'un travail assidu. Il lui arrivait souvent de perdre de vue les demandes qu'il avait faites, ainsi que les réponses qui lui étaient adressées. Il m'arrivait qu'on me demandait une seconde fois des renseignements desquels l'on m'avait accusé réception. Le général Bertrand aurait sans doute été plus à son aise dans une sphère de grandes opérations, mais il était contraint à entrer dans des détails minutieux, et cela ne l'accommodait pas. Il avait beaucoup de vivacité dans les choses importantes, lorsqu'il devait procéder sur-le-champ à leur exécution, mais cette vivacité l'abandonnait dès qu'il était obligé à se clôturer dans le cabinet.
L'Empereur n'avait pas voulu se mettre à la portée de sa position. Son génie étouffait dans Porto-Ferrajo, il fallait toujours que quelque étincelle en franchît les remparts. Cela l'inquiétait. Dans son inquiétude il s'en prenait aux hommes et aux choses. Tant qu'il eut l'idée de prolonger son séjour à l'île d'Elbe, il s'occupa avec une sorte d'avarice de tout ce qui pouvait tant soit peu grossir ses revenus, et c'était triste de voir un si grand homme devenir presque un homme du fisc.
L'Empereur avait supprimé les deux gardes-côtes spécialement destinés à empêcher qu'on ne volât le minerai de fer. Les voleurs reparurent dès que les gardes-côtes eurent disparu. Le maire de Longone était un des voleurs. Il prétendait que les mines de Terra-Nera avaient appartenu à ses ancêtres. Jamais sous l'empire français il ne s'était fait un droit personnel de sa prétention. L'Empereur sut tout cela, il se fâcha, sans se rappeler que je n'avais plus le moyen de faire surveiller les bords de la mer. Il fallut encore des explications écrites.
J'avais élevé l'établissement des mines à une grande prospérité. Des financiers, d'une profondeur extraordinaire de science économique, proposèrent à l'Empereur un moyen tout simple d'accroître encore les revenus de cet établissement: c'était de supprimer une partie des ouvriers des mines. L'Empereur, qui alors ne songeait qu'à grossir son trésor, admit le principe de cette idée ingénieuse, et il m'ordonna de le mettre en pratique. Nouvelle source de discussion, nouveau besoin de résistance. Des plaintes sérieuses avaient suivi la réforme des gardes-côtes: une insurrection aurait marqué le renvoi d'un nombre quelconque de mineurs. Tous les ouvriers des mines avaient rancuneusement sur le coeur la farine gâtée dont leur santé s'était ressentie: je ne pouvais plus me trouver parmi eux sans que quelqu'un des orateurs titulaires ne me rappelât le temps heureux où je commandais seul. Je prévins respectueusement l'Empereur: «qu'il m'était consciencieusement impossible de me charger d'une semblable suppression.» L'Empereur, sans être courroucé, dit au général Drouot «que les susceptibilités de ma conscience me poussaient trop facilement à l'opposition», et il voulut m'entretenir. En me rendant auprès de lui, je m'étais demandé si les paroles de l'Empereur étaient des paroles de vérité, et cet examen m'avait porté encore plus à rester dans ma ligne d'équité. L'Empereur chercha à me prouver que j'avais tort: il me cita les princes de Piombino qui avaient un nombre de mineurs bien moins considérable que le nombre que j'employais. Je lui observai que le revenu actuel des mines triplait le revenu qu'elles donnaient avant les Français, que l'accroissement de l'exploitation avait nécessairement rendu indispensable d'augmenter les bras pour exploiter. Ensuite je lui représentai que le gouvernement des princes de Piombino n'avait rien de paternel, que ces princes prenaient tout, et j'ajoutai avec le verbe de la conviction que «lorsque les gouvernants prenaient tout, il ne restait rien pour les gouvernés». Cela me parut lui faire impression. J'ajoutai que, du temps des princes de Piombino, la population elboise qui dépendait d'eux était une population de misère, qui naissait et mourait dans un état de pauvreté extrême, et qu'il ne pouvait pas convenir à l'empereur Napoléon que sous lui les Elbois redevinssent ce qu'ils avaient été sous leurs petits tyrans. L'Empereur laissa machinalement échapper ces mots: «Moi aussi je suis pauvre.» Alors, entraîné malgré moi, je l'interrompis et je lui dis avec émotion: «Sire, votre pauvreté sur la terre d'exil est un des plus beaux rayons de votre auréole de gloire, car elle témoigne qu'aux jours de la grandeur vous avez plus pensé au bien-être du peuple qu'à votre propre bien-être. Aussi le peuple, qui n'est jamais ingrat, à côté du souvenir de votre génie conservera toujours la mémoire de votre générosité, et cette mémoire est capable d'agir sur les destinées.» J'avais été entraîné. L'Empereur m'avait laissé parler, il resta morne et silencieux. Quelques moments s'écoulèrent. Puis il me dit: «Faites ce que vous jugerez convenable; l'on m'avait présenté la chose sous un autre aspect.» Et il me congédia. Il avait été content de moi, puisque le général Drouot vint expressément à Rio pour m'en donner l'assurance, et qu'il la tenait de la bouche de l'Empereur.
Mais l'Empereur était en réalité trop grand pour qu'il lui fût possible de se rapetisser à volonté au niveau des petites choses. Aussi il n'était pas étonnant de le voir donner à faux lorsqu'il s'occupait des choses mesquines. Il avait renoncé au licenciement d'une partie des ouvriers des mines: ce qui ne l'empêcha pas de trouver un moyen d'en diminuer le nombre. Il me fit demander des mineurs pour d'autres travaux que ceux des mines. Ces mineurs durent se porter sur tous les points de l'île. Les travaux des mines perdaient à cela: les autres travaux n'y gagnaient pas. Rien ne s'en trouvait mieux. J'avais dit à l'Empereur tout ce que je devais lui dire: l'Empereur avait écouté d'autres conseils. Aucun reproche ne pouvait m'atteindre.
L'Empereur se mêlait des moindres approvisionnements.
C'était surtout l'achat du blé qui était de la plus haute importance pour moi. L'Empereur en avait chargé le général Bertrand. Le général Bertrand aurait plutôt fait un autre pont sur le Danube que les démarches nécessaires pour la réussite de cette opération. La saison avançait, l'opération n'était pas même entamée, la disette pouvait être la suite de ce retard, et cela, parce que l'on avait porté atteinte à mes attributions.
Je donnai une seconde fois ma démission. Mais cette fois je craignis l'influence que le général Drouot exerçait sur moi. C'est qu'en effet il me tenait sous le charme de ses nobles vertus. Ainsi, je m'abstins de lui communiquer le parti auquel je m'étais décidé. J'adressai ma démission directement à l'Empereur: je la lui fis remettre par le chambellan de service. Cette fois, il n'y avait (sic) pas à prétexter qu'elle lui était inconnue.
Cependant, en me séparant de l'Empereur, je lui offrais en même temps de continuer le service jusqu'à ce que mon successeur pût se passer de l'expérience que j'avais acquise, et j'ajoutais que je resterais sans compter au nombre des employés. Ma démission était d'ailleurs pleine de respect pour l'Empereur.