L'Empereur avait reçu ma démission à deux heures après midi. J'attendais sa réponse à Porto-Ferrajo, et, ne la voyant pas venir, j'allais retourner à Rio. Je rencontrai le général Bertrand; il me dit avec une espèce de volubilité: «Vous êtes heureux de vous en aller, si vous pouvez vous en aller.» Et il me quitta. Ces paroles isolées me firent penser que l'Empereur consentait à la cessation de mes services. J'avais cru devoir m'abstenir d'aller chez le général Drouot.

Le lendemain, à huit heures du matin, le général Drouot était à Rio, et à la manière dont il m'aborda, je devinai qu'il n'approuvait pas ce que j'avais fait. Il se plaignit que, lorsque je semblais avoir pris l'habitude de le consulter en toutes choses, je ne lui eusse rien dit de la chose la plus importante, et il me blâma. Puis, avec sa logique serrée, il chercha à justifier l'Empereur de tous les griefs qui m'avaient plus particulièrement froissé; il ajouta avec une petite apparence d'humeur: «Je ne vois pas de quel droit vous voudriez que l'Empereur vous traitât différemment que comme il nous traite!» Puis il mit les grandes qualités de l'Empereur en regard de ses petits défauts. Ensuite, avec sa douceur angélique, il s'adressa à mon coeur: «Je crois que l'Empereur vous a affligé, il n'en a pas eu l'intention; il ne s'en est pas même douté. Mais vous, par votre départ, si vous partiez, vous augmenteriez volontairement, bien volontairement, malgré toute la délicatesse de vos sentiments, le mal que ses ennemis lui ont fait, parce que, aimé comme vous êtes aimé, connu comme vous êtes connu, ce départ aurait du retentissement, et les méchants s'en empareraient pour ajouter à leurs calomnies. D'ailleurs, il n'est pas généreux de vouloir quitter des fonctions dans lesquelles vous savez bien que l'Empereur ne peut pas maintenant vous faire remplacer.» Je ne m'attendais pas le moins du monde à ces deux raisonnements que j'ai réduits à leur plus simple expression. Tant est-il que je fis ce que le général Drouot voulut; je retirai ma démission. Je crois que l'Empereur ne m'aurait pas dominé comme le général Drouot me domina. Les paroles du général Bertrand m'avaient frappé; je les répétai au général Drouot. Le général Drouot me dit: «Cela ne m'étonne pas», et, avec une intention marquée, il me parla d'autre chose.

C'est avec quelque anxiété que je me présentai de nouveau à l'Empereur. L'Empereur s'en aperçut peut-être. Il me mit tout de suite à mon aise; ses premières paroles furent pour me demander des nouvelles de ma famille; il me dit des choses honorables pour ma femme. Il ne fut pas question d'affaires.

Je suivais la marche publique et privée dont je ne me suis jamais écarté: celle de la ligne droite. J'obligeais toutes les personnes que je pouvais obliger: j'avais beaucoup obligé; je ne marchais sur aucunes brisées; ainsi je ne faisais point de jaloux. Je pouvais croire que j'étais cher aux Elbois, particulièrement à ceux qui entouraient l'Empereur. Ainsi les affections ne me faisaient pas défaut. Il n'y avait sur l'île d'Elbe que le maire de Rio-Montagne qui pût chercher à me nuire. Ce n'est pas qu'il se déclarât mon ennemi, mais c'était une mauvaise nature que la reconnaissance humiliait, et que j'avais maintes fois sauvé de la prison, même depuis qu'il était chambellan de l'Empereur, j'entends de la prison pour cause de dettes commerciales. Puis il ambitionnait d'arriver à l'administration des mines.

Je ne pouvais pas douter de l'amitié du général Drouot.

M. Peyrusse me tenait en garde contre mes fredaines de vivacité et de susceptibilité; il continuait à être excellent [60].

La princesse Pauline était toute bonne pour moi.

Le général Bertrand ne pouvait plus aimer que sa femme et ses enfants. Mais son essence était celle d'un homme de bien, et homme de bien il était pour tout et pour tous, toujours disposé à éviter le mal.

Je savais positivement que l'Empereur avait répondu sévèrement à des demandes et des offres qui lui étaient adressées pour mon remplacement. Je savais surtout que son coeur si noblement filial avait résisté aux instances de sa mère en faveur de l'un de ses compatriotes. Je n'étais pas ingrat: j'aurais donné mon sang pour reconnaître ce que l'Empereur faisait pour moi, mais je ne pouvais pas lui donner ce que je considérais comme mon honneur.

Plusieurs mois s'étaient écoulés. Il ne pouvait pas convenir à la dignité de l'Empereur que ce débat d'argent se prolongeât indéfiniment: il prit la résolution d'y mettre un terme. Mais il voulut tenter un autre essai, et il chargea le général Bertrand de remplir auprès de moi la mission que M. le trésorier Peyrusse avait déjà remplie. Il faut remarquer que le général Bertrand ne m'avait jamais écrit un mot à l'égard de cette affaire, il s'était même abstenu de m'en parler: ce qui pouvait me faire penser qu'il ne m'était pas contraire. Lorsque le général Bertrand m'en parla pour la première fois, je venais d'être instruit que l'Empereur lui avait prescrit de «finir par me donner en son nom un ordre de versement», et j'étais prêt à guerroyer. M. Peyrusse avait discuté les droits de l'Empereur. Le général Bertrand ne discuta rien. Je répète religieusement ses paroles. Il me dit: «Eh bien, êtes-vous décidé à refuser le versement que l'Empereur vous demande?» Et sur ma réponse affirmative, il se crut dispensé de passer outre. Ce fut là tout ce qui eut lieu entre le général Bertrand et moi. Cependant, j'appris que l'Empereur était en colère. D'un autre côté, le trésorier Peyrusse, dans un élan de loyauté, m'engageait à me tenir sur mes gardes, et il me prévenait qu'il croyait être certain qu'un orage se formait. J'attendais. Je n'attendis pas longuement: l'orage éclata.