CHAPITRE VIII

Deuxième visite de Napoléon aux mines de Rio.--Scène violente entre Napoléon et Pons.--Promenade en montagne.--Le champagne de l'Empereur.--Armistice.--L'avis de Lacépède.--L'abbé de Pradt, grand chancelier de la Légion d'honneur.--Pons en Toscane.--M. de Scitivaux.--Son opinion sur le retour prochain de l'Empereur en France.--Lettre de Pons à l'Empereur.--Nouvelle conversation.--Pons conquis par l'Empereur.

Le général Bertrand me donna l'avis officiel que l'Empereur voulait aller déjeuner aux mines, qu'il y ferait porter son repas, et il me pria de fournir ce qui pourrait manquer aux gens de la maison impériale. Par une seconde note, le général Bertrand me prévint qu'avant son déjeuner, l'Empereur voulait travailler chez moi, et il m'engageait à tout préparer.

L'Empereur arriva. Il répondit à peine à mes salutations respectueuses. Il prit place au bout d'une longue table; il me fit mettre au bout opposé. Le général Bertrand était à sa droite, M. le trésorier Peyrusse était à sa gauche. Le général Drouot s'était absenté.

Ici commence une scène dont le souvenir me trouble encore. Jusque-là, l'Empereur n'était pas entré sérieusement dans tous les détails de la possession des fonds qu'il me demandait. On lui avait dit, ou il s'était dit que ces fonds lui appartenaient; cela faisait sa loi, et il prétendait que cela devait faire aussi la mienne. Mais il ne m'avait expliqué sa prétention que par des paroles péremptoires.

La séance avait quelque chose de solennel. L'Empereur l'ouvrit en m'adressant ces paroles: «Le général Bertrand vous a transmis, il y a quelques jours, l'ordre que je vous donnais de verser les fonds que vous avez entre les mains, et vous avez refusé d'obéir.» Je lui répondis: «Je n'ai pas reçu cet ordre, mais si je l'avais reçu, je ne l'aurais pas exécuté, et je dois le dire à Votre Majesté.--Pourquoi cela?» ajouta l'Empereur. Je lui répondis encore: «Parce que je ne fais jamais rien contre ma conscience.--Vous n'avez pas besoin ici d'en appeler à votre conscience, car il n'y a pas de question douteuse. Les propriétés gouvernementales, directement ou indirectement, que je trouve sur l'île d'Elbe, sont nécessairement à moi, et je vous demande de faire ce que tous les détenteurs des deniers publics ont fait, de me verser les fonds que vous avez en vos mains.--Je n'ai pas à m'occuper de ce que les autres font. Je parle pour moi. Jusqu'au 11 avril passé, le revenu des mines appartient à la Légion d'honneur, et je ferai tout ce que je pourrai pour qu'elle les reçoive. Je ne dois pas obéir à des ordres qui entraîneraient le sacrifice de mon honneur.--Vous ne pouvez pas penser que je veux sacrifier votre honneur. J'ai été directeur de parcs d'artillerie: lorsque je quittais, je rendais compte à ceux qui me succédaient, et je n'ai pas été déshonoré pour cela.--Vous rendiez compte à qui de droit. Mais que Votre Majesté veuille bien observer qu'elle n'est pas ici «qui de droit» pour moi.--Toute cette discussion me rappelle celles que vous avez eues avec la grande trésorerie de la Légion d'honneur.--Ce souvenir est heureux pour moi. J'en remercie Votre Majesté. Alors, je voulais économiser les fonds de la Légion d'honneur: aujourd'hui, je veux les sauver.--Vous ferez ce que je vous dis de faire.--Je ne le ferai pas.--Monsieur, je suis toujours Empereur!--Et moi, Sire, je suis toujours Français!»

L'Empereur s'était levé en me disant qu'il était toujours Empereur. J'avais imité son exemple en lui répondant que j'étais toujours Français, et alors il demanda ses chevaux. Ma réponse l'avait visiblement étonné et frappé.

J'ai réduit à quelques lignes un colloque qui dura une heure et demie. Cette discussion n'avait pas pu suivre son cours de nature bourrasqueuse sans des moments de vivacité, presque d'emportement, et je m'afflige quand je pense que l'Empereur fut peut-être plus modéré que moi. Toutefois, son raisonnement n'eut pas la profondeur ordinaire. Il était obligé à se tirer d'embarras en prenant la grosse voix de maître; il avait pourtant fini par s'apercevoir que cette voix ne servait qu'à faire élever la mienne.

Le général Bertrand et le trésorier Peyrusse n'avaient pas ouvert la bouche. Le général Bertrand avait maintes fois haussé les épaules: ce haussement d'épaules semblait annoncer une désapprobation des paroles de l'Empereur. M. Peyrusse était triste et pensif.