L'Empereur était redevenu calme comme s'il n'avait éprouvé que de douces émotions. Il n'en était pas de même de moi. Je pouvais manquer de raison. J'en manquai deux fois coup sur coup.
On annonça que les chevaux étaient prêts. L'Empereur sortit tout de suite. Je ne le suivis pas. C'était un tort. Lorsqu'il fut monté à cheval, ne me voyant pas à sa suite, il me fit appeler par un officier d'ordonnance, et je ne prêtai pas beaucoup d'attention aux paroles de ce messager. Le général Drouot vint, il me dit gravement: «L'Empereur vous attend dans la rue.» Il n'en fallait pas davantage pour me rappeler à mon devoir. Je volai sur-le-champ au-devant de l'Empereur. Le général Drouot savait bien comment me prendre. Je fus soulagé de me retrouver avec lui.
Quel homme était-ce donc que l'Empereur! J'étais convaincu qu'il devait être irrité. Cependant il me parlait sans aucune espèce d'amertume, il avait le sourire sur les lèvres. Je fis cette observation au général Drouot. Le général Drouot me dit: «Il est toujours sans fiel. Sa colère ne passe pas l'épiderme.» Et il ajouta malicieusement: «Il n'est pas, comme vous, ému jusqu'au fond des entrailles.»
L'Empereur voulut grimper à pied une partie de la montagne. Il me fit marcher à côté de lui; il se mit deux fois à mon bras, et il s'appuya aussi sur un bâton. Cependant il se fatigua vite: il reprit son cheval. Nous l'imitâmes. Nos chevaux allaient lentement. L'Empereur m'accablait de toutes sortes de questions. Je répondais comme je pouvais, à tort et à travers. J'étais encore dans un état de fièvre ardente: je crois qu'il avait pitié de moi.
Nous arrivâmes sur le plateau de la montagne. Je m'aperçus que je n'étais pas désigné pour la table de l'Empereur: j'en eus une joie d'enfant.
On se mit à table. L'Empereur me fit asseoir auprès de lui. Cette bonté ne passa pas inaperçue: il y eut un mouvement de plaisir manifeste; tous les yeux de la suite impériale se portèrent affectueusement sur moi. L'Empereur ne cessa pas un seul moment de m'entourer de la plus douce bienveillance; il me pressa plusieurs fois de manger, et il me faisait servir avec exactitude. Il y avait à table une chose réservée pour lui seul; personne ne touchait à cette réserve. C'était du vin de champagne rosé, dont à la fin du repas il buvait la moitié d'un petit verre, et cette réserve venait de ce qu'il n'avait aucune provision de ce vin. L'Empereur m'en servit en me disant: «Prenez de ma gourmandise.» Néanmoins, tant et tant de condescendance ne parvenait pas à éteindre le brasier ardent qui me dévorait. L'amitié me blâmait, je me blâmais moi-même, et je continuais à ne pas répondre aux prévenances généreuses du grand homme. L'honneur m'aveuglait.
L'Empereur se leva. On lui servit le café; alors, avec une grâce qui fait encore tressaillir mon coeur, il m'offrit sa tasse: «Prenez, calmez-vous, car il n'y a pas de raison pour que vous vous tourmentiez ainsi outre mesure.» Puis, se tournant vers le général Drouot, il lui dit en riant: «S'il connaissait nos grandes querelles, ou plutôt mes querelles, il ne serait pas bouleversé comme il l'est.» Et le général Drouot ajouta en me regardant: «Vous pouvez croire ce que Sa Majesté vient de dire.» L'Empereur donna la seconde tasse qu'on lui avait apportée au directeur des travaux des mines, vieillard extrêmement respectable qui, interdit, ne sachant de quelle manière remercier, lui dit, en parlant avec peine: «Vous faites comme notre père qui me le sert toujours.» Et, en effet, lorsqu'il mangeait chez moi, je me réservais le plaisir de lui verser moi-même sa tasse et son petit verre.
L'Empereur triomphait sans réserve. Il ne m'avait pas vaincu: je m'étais vaincu. Que l'on me dise quel est l'homme qui, à la place de l'Empereur, ne m'aurait pas brisé comme le verre. Sans doute il avait tort de vouloir prendre ce qui n'était pas à lui, mais il aurait pu s'en emparer par la force, et, même alors que mes refus pouvaient lui paraître un outrage, il ne voulut jamais écraser ma faiblesse.
En partant, l'Empereur me dit adieu, et il me tendit la main: c'était la première fois que cela lui arrivait.
Néanmoins, rien n'avait été décidé. L'Empereur n'avait pas dit qu'il renonçait à sa demande; je n'avais pas dit que je renonçais à mes refus; nous persistions. On pouvait comparer cela à un armistice.