Je n'avais rien perdu de mon énergie, mais ma colère était désarmée. J'aurais désiré que l'Empereur m'évitât de lutter encore. Dans ce tourment d'esprit, quoique le général Drouot m'eût prié de ne pas le mêler à ces tracasseries d'argent, j'invoquai la sagesse de ses conseils. Le général Drouot me répéta que, dans une affaire de conscience, il ne devait n'influencer ni pour ni contre, et il me fut impossible d'en tirer davantage. La Providence vint à mon secours.
M. de Lacépède était pour moi à Paris ce que le général Drouot était à Porto-Ferrajo: je lui confiais mes affaires, je le consultais. Je lui avais écrit en sa qualité de grand chancelier de la Légion d'honneur. J'avais aussi écrit au général Dejean, le grand trésorier. Mes dépêches officielles avaient sans doute péri dans le naufrage universel.
Lorsque la tempête fut un peu apaisée, je reçus une lettre de M. le comte de Lacépède, mais c'était une lettre particulière, et il m'apprenait qu'il n'était plus grand chancelier; en effet, l'abbé de Pradt lui avait succédé. J'avais tout dit à M. de Lacépède; il avait tout approuvé.
L'abbé de Pradt, grand chancelier de la Légion d'honneur! Rien ne pouvait mieux constater le renversement absolu du monde moral. C'était la honte des hontes. Il n'y avait qu'un gouvernement issu de la coalition des ennemis de la France qui fût capable d'un pareil choix. Ce fut le premier coup frappé pour démolir l'institution nationale de la Légion d'honneur, c'est de là que date sa décadence. L'abbé de Pradt se glorifiait hautement d'avoir livré son pays.... Il m'aurait été impossible d'établir une correspondance suivie avec un homme de cette basse espèce. Il m'aurait été plus impossible encore de le reconnaître pour mon chef. Ma tâche d'administrateur des mines était remplie en ce qui concernait directement mes rapports officiels avec le grand chancelier. Et ce n'était plus qu'au grand trésorier à qui je devais m'adresser pour la disposition de la somme que j'avais eu le bonheur de recouvrer.
Le représentant légal de M. le grand trésorier était, pour moi, M. Scitivaux, receveur de l'administration des mines. M. Scitivaux me fit répondre que l'Empereur, suivant l'apparence, serait bientôt de retour à Paris, et que, s'il en était autrement, on lui retiendrait, sur les subsides qu'on devait lui payer, la somme qu'il aurait prise à la Légion d'honneur. C'était à Florence que je recevais cette réponse. J'avais demandé à l'Empereur de m'y rendre. L'Empereur m'avait confié une mission d'importance qui trouvera ailleurs sa place.
M. Scitivaux avait peur de se compromettre en m'écrivant: la poste n'était pas sûre. Son ami me disait: «Il ne peut pas aller à l'île d'Elbe braver l'Empereur, et s'il y allait sans le braver, c'est-à-dire sans emporter l'argent que vous lui remettriez, il deviendrait suspect aux gens qui maintenant gouvernent la France.» M. Scitivaux était sincèrement attaché à l'Empereur, il en avait donné des preuves dans les moments de détresse; mais il ne voulait pas perdre son emploi.
De retour à l'île d'Elbe, je confiai tout au général Drouot, et, comme moi, le général Drouot fut persuadé que rien ne s'opposait plus à l'exécution des ordres de l'Empereur. M. Scitivaux avait annoncé sa prochaine arrivée à Florence. J'attendis plus que le temps indiqué. J'avais épuisé tous les moyens honorables pour qu'aucun blâme ne pût m'atteindre. J'en appelais sans crainte à ma conscience. Après tant de tourments, je touchais au rivage.
Le général Drouot et moi, nous décidâmes de ne parler à l'Empereur que lorsque je n'attendrais absolument plus rien de M. Scitivaux.
Il s'était écoulé quelques semaines depuis l'orageuse discussion de Rio. L'Empereur était intrigué du silence que je gardais depuis mon retour.
La méfiance de l'Empereur s'arrêtait bien quelquefois devant la probité, mais on la retrouvait partout. Je devais subir la loi commune.