Le maire de Rio-Montagne avait ordonné à un de mes employés de surveiller secrètement si je ne faisais pas des préparatifs de départ. On sait que ce maire était chambellan: il avait prescrit au nom de l'Empereur. Je ne crois pas que l'Empereur lui eût donné expressément une si sotte mission.

Le général Drouot m'avait dit: «L'Empereur ne me parle que très rarement de votre affaire; moi, je ne lui en parle pas du tout!» Le général Bertrand s'abstenait autant qu'il lui était possible de s'abstenir. L'Empereur chargea M. Peyrusse de m'écrire une lettre, dans laquelle il me faisait demander l'état bien circonstancié des sommes qu'il voulait s'approprier.

M. Peyrusse n'avait pas su, du moins par moi, ma course à Florence, et il ignorait aussi la décision que j'avais prise d'effectuer le versement que l'Empereur me demandait.

J'écrivais à l'Empereur, lorsque je reçus la lettre de M. Peyrusse. Cette lettre était d'une longueur extrême; elle finissait ainsi: «Votre délicatesse, votre loyauté, votre attachement à Sa Majesté lui sont trop connus, pour qu'elle puisse douter que vous ne vous empresserez pas de ne rien lui laisser désirer sur tous les points dont j'ai reçu ordre de vous entretenir.» L'Empereur fit effacer le mot attachement, il voulut que M. Peyrusse le remplaçât par le mot dévouement.

Je répondis sur-le-champ à l'Empereur. Il put se convaincre que je n'avais pas besoin de réfléchir «pour ne rien lui laisser «désirer». Il confia ma lettre à M. Peyrusse. M. Peyrusse m'écrivit confidentiellement: «Mon cher ami, me disait-il, j'ai fait briller dans tout leur éclat, l'extrême délicatesse et la probité scrupuleuse que vous avez mises dans vos derniers comptes. Sa Majesté a été satisfaite. Elle m'a écrit la lettre ci-jointe que je m'empresse de vous envoyer par une ordonnance que me fournit le général Drouot, qui a autant de plaisir que moi à voir la justice qui vous est rendue.... Que Sa Majesté, dans vos entretiens, ne s'aperçoive pas de nos communications.... Parlez-lui de votre disette de blé. Il faut enfin qu'il sache qu'on prend pour s'en procurer les moyens les plus lents, les moins accréditants et les plus dispendieux.»

La lettre que M. le trésorier Peyrusse me faisait passer avait rapport à une combinaison administrative, à l'occasion de laquelle l'Empereur voulait me consulter.

L'Empereur s'était grandement trompé en prenant à cet égard [d'autres mesures] que celles qui, jusqu'alors, avaient habituellement [été] prises. Le général Bertrand n'avait rien de ce qu'il fallait pour ces sortes d'opérations. Il nous aurait innocemment conduits à la famine.

Cette fois, pressé que j'étais, je ne communiquai pas au général Drouot la réponse que je faisais à l'Empereur, et il comprit que je n'avais pas pu faire autrement:

«Sire! J'ai obéi aux ordres que Votre Majesté m'a adressés par son trésorier. Mon obéissance n'a été commandée ni par la crainte de perdre mon emploi, ni par l'espérance de le conserver: Votre Majesté sait que j'y avais renoncé volontairement. En obéissant, je n'ai pas même consulté mon dévouement pour Votre Majesté, et rien n'a agi sur moi en dehors de l'honneur. Le gouvernement royal de la France me blâmera sans doute, mais je suis en règle, et ma conscience ne me reproche rien, ce qui est l'essentiel pour moi.

«L'île était en insurrection. Je dus me retirer à Porto-Ferrajo. Je quittai Rio-Marine le 15 mars. Mais avant de partir j'expédiai tout le minerai qui était sur la plage, et cette opération doit prouver à Votre Majesté que je sais veiller aux intérêts qui me sont confiés. Les insurgés n'attendaient que mon départ pour se partager la propriété de la Légion d'honneur.

«Prêt à retourner en France, je dus ne pas faire connaître officiellement, même à Votre Majesté, quelle était ma véritable situation, parce que j'avais à craindre que Votre Majesté ne fît alors ce qu'elle fait aujourd'hui, c'est-à-dire ne me demandât des fonds dont j'étais au moins moralement responsable envers la Légion d'honneur, et que la Légion d'honneur avait le droit de réclamer. Cependant je faisais en même temps tout ce qu'il m'était possible de faire pour être autorisé à verser légalement dans les caisses de Votre Majesté. Je crois pouvoir maintenant agir de la manière que [je] juge la plus convenable, en restant toujours dans la ligne du droit et du devoir. Voilà tout le mystère de ma conduite.

«Oui, Sire,--et je prie Votre Majesté de me pardonner cette continuité de franchise qui n'a jamais été et ne sera jamais de la ténacité,--je crois encore toujours bien fermement que je ne dois des comptes qu'à la Légion d'honneur, que Votre Majesté ne peut pas remplacer. Et si, par la force des circonstances, j'agis contrairement à cette opinion, c'est que je suis moralement convaincu que, par ses reçus, Votre Majesté se met en mon lieu et place, et que, si quelqu'un s'avisait de m'attaquer, Votre Majesté se hâterait de me défendre, car elle ne voudrait pas que je fusse la victime d'une obéissance tant et tant disputée.»

Tout n'était pas fini. L'Empereur était moins tenace dans les grandes affaires d'État que dans les petites affaires de susceptibilité.