On a publié aussi que l'Empereur avait proposé à M. de Moncabrié et à M. de Charrier-Moissard de continuer leur voyage à la suite de la frégate anglaise: c'est une assertion de toute fausseté. M. de Moncabrié, qui commandait, était fort embarrassé. Il craignait des reproches, et il consulta le général Bertrand, qui lui-même consulta l'Empereur. L'Empereur répondit «qu'il ne pouvait jamais convenir au pavillon français de marcher à la traîne du pavillon anglais», ce qui décida la question. Je tiens ce fait de M. de Moncabrié lui-même: il me l'a raconté à l'île d'Elbe; il me l'a répété à Paris.
Environ un mois après, la frégate la Dryade et le brick l'Inconstant mouillèrent à Porto-Ferrajo. La Dryade devait ramener en France les anciens états-majors, ainsi que les anciens employés supérieurs de l'île, et l'Inconstant y restait comme propriété de l'Empereur.
Un bâtiment marchand de Rio-Marine avait déjà transporté à Toulon les différents débris des anciennes garnisons et tous les bagages officiels dont le gouvernement français avait le droit de réclamer la propriété.
Il y avait sur la rade de Porto-Ferrajo la goélette la Bacchante, commandée par l'enseigne de vaisseau Salvi, parent du maréchal Masséna, et que l'Empereur avait accueilli avec bonté. Il y avait aussi l'aviso la Bacchante (sic), commandé par l'enseigne de vaisseau Taillade.
Le général Drouot représenta l'Empereur pour la prise de possession du brick.
L'île d'Elbe n'avait aucun marin capable de commander le bâtiment amiral du nouveau souverain elbois. L'Empereur en donna le commandement à l'enseigne Taillade. Ce choix pour ainsi dire forcé (M. Taillade avait épousé une Elboise et habitait l'île) ne fut pas heureux. L'enseigne Salvi aurait été nommé,--l'Empereur même le lui offrit en raison de ce qu'il le croyait parent du maréchal Masséna,--mais il craignit de déplaire à son parent: Masséna était le prétexte, le culte du soleil levant était le motif réel. Le maréchal Masséna me le disait dans les Cent-Jours: il était fâché que son parent se fût servi de son nom pour faire ce qu'il appelait une maladresse.
Pendant leur séjour à l'île d'Elbe, M. de Moncabrié et M. de Charrier-Moissard ne laissèrent échapper aucune occasion de faire leur cour à l'Empereur, et, en jugeant ces messieurs sur l'apparence, l'Empereur aurait pu les ranger au nombre de ses amis. Toutefois, M. de Moncabrié était plus empressé que M. de Charrier: il imitait les courtisans à s'y méprendre. L'Empereur était son héros. Néanmoins, à son retour en France, il fut un des détracteurs de celui qu'il venait d'appeler le grand homme, et l'on cita de lui des propos empreints de mensonge. À l'époque des Cent-Jours, il chercha à se justifier et il ne put pas y parvenir.
Le général Dalesme était prêt à rentrer dans sa patrie. Il était sûr d'emporter l'estime de l'Empereur et l'affection des Elbois. Il n'avait fait de mal à personne, il avait fait du bien à beaucoup de monde. Lorsqu'il fut prendre congé de l'Empereur, l'Empereur lui dit avec émotion: «Je m'intéresserai toujours à vous, et si en France l'on ne vous place pas, je vous placerai auprès de l'impératrice Marie-Louise.» En me répétant ces paroles, le général Dalesme éprouvait un sentiment de respect si douloureux que l'on aurait pu penser que c'était lui qui avait été exilé. Il prononça ces mots qui partirent comme un boulet: «Je me ferais cent fois tuer pour cet homme.» L'Empereur me fit l'éloge de mon ami, et m'assura qu'il aurait eu du plaisir à le garder, s'il n'avait pas eu le général Cambronne.
Le colonel Vincent partit aussi. Il ne paraissait pas content de son audience de séparation avec l'Empereur. Je lui demandai s'il avait pris congé de l'Empereur; il me répondit avec humeur: «Il m'a dit adieu comme s'il me disait bonjour.» Et il ajouta: «Il vous prépare du fil à retordre.» C'était me dire trop ou pas assez. Il fut beaucoup plus explicite en me parlant du général Bertrand; il l'aimait encore moins qu'il n'aimait l'Empereur. Il le regardait comme un embarras pour l'Empereur. Il ne pardonnait pas au général Bertrand de n'avoir pas voulu se loger avec l'Empereur. Ce reproche, le colonel Vincent ne le manifestait que pour le faire servir de point de départ à ses fréquentes explosions de mauvaise humeur. L'inoffensif trésorier de la couronne ne trouvait pas non plus grâce devant sa verve satirique: ce fonctionnaire le fatiguait par son rire continuel. Le colonel Vincent ne riait jamais, ou presque jamais. Le colonel Vincent n'était pas un méchant homme, c'était un homme aigri. Il se croyait victime du despotisme impérial; il criait; il se plaignait; de là de nouveaux motifs pour rejeter ses justes réclamations.
Au retour de mon exil, en 1823, je retrouvai à Paris le colonel Vincent, alors plus qu'octogénaire: la tombe de l'Empereur venait à peine de se fermer. Le colonel Vincent n'était plus le même; il pleurait le grand homme, et il maudissait les Anglais qui l'avaient assassiné. Je le félicitai de ce qu'il était enfin général. Il me répondit d'un ton pénétré: «Ne me félicitez pas: les généraux d'aujourd'hui ne valent pas les colonels de notre temps: tout a dégénéré.»