Le commandant du génie Flandin et le commandant d'artillerie Benveulot furent sincèrement regrettés.
On croyait, avec raison, que l'Empereur renverrait le commandant de Longone dont tout le monde avait à se plaindre. L'Empereur l'envoya commander à la Pianosa, où il trouva encore moyen de troubler le peu de personnes avec lesquelles il devait y vivre.
La Dryade et la Bacchante appareillèrent. Mais avant de s'embarquer, toutes les autorités civiles et militaires se réunirent, et, réunies, elles demandèrent à faire ensemble leurs derniers adieux à l'Empereur. L'Empereur les reçut immédiatement. C'était au général Dalesme à les présenter: il les présenta, quoiqu'il eût bien voulu pouvoir se dispenser de cette nouvelle épreuve. Il m'engagea à le suivre; je le suivis avec empressement. L'Empereur avait composé sa figure; il voulut paraître calme; il le voulut en vain. Vingt témoins oculaires peuvent le dire comme moi: l'Empereur, oppressé par l'émotion, balbutia sa réponse comme le général Dalesme avait balbutié son discours, et c'est peut-être l'unique fois de sa vie qu'il se trouva dans un pareil embarras, car il parlait avec facilité.
Dès que la frégate et la goélette eurent appareillé, l'Empereur les suivit longtemps des yeux, et lorsqu'il se retira de l'endroit où il était allé pour les voir, il les salua de la main. C'est le fourrier du palais, Baillon, qui me raconta cela et qui, après me l'avoir raconté, me disait avec une bonhomie parfaite: «Ce pauvre Empereur s'imagine qu'en souriant il nous empêche de voir ses souffrances.»
L'Empereur demanda sa voiture, puis ses chevaux, puis son embarcation. Il ne savait pas trop ce qu'il voulait. Cette versatilité de décision et de commandement expliquait le trouble de son âme. Enfin, il alla courir dans l'intérieur de l'île. Il rentra pour dîner; son dîner fut triste et silencieux; il n'y eut pas de soirée. Le lendemain, le général Drouot me dit: «L'Empereur a été touché des sentiments que le départ d'hier vous a fait éprouver.» On lui rendait compte de tout.
L'Empereur devait être encore sous l'influence de deux grands événements: l'arrivée de sa garde et l'arrivée de sa soeur. L'emménagement de sa garde l'occupait beaucoup. Il veillait lui-même à ce qu'elle ne manquât de rien. L'arrivée de sa soeur l'avait comblé de joie. Je n'ai pas besoin de dire que cette soeur était la princesse Pauline. L'Empereur n'avait vraiment que cette soeur, du moins que cette soeur sur laquelle il pouvait compter. Les princesses Élisa et Caroline ne possédaient que des coeurs d'ingratitude et de trahison, la princesse Caroline surtout. L'Empereur ne pouvait plus rien pour elles, elles n'éprouvaient plus rien pour l'Empereur.
L'Empereur était allé à la rencontre de la princesse Pauline: il avait présidé à son débarquement. Ses soins portaient un caractère touchant de tendresse fraternelle.
Les Porto-Ferrajais, qui se réjouissaient de tout ce qui faisait prendre au séjour de l'Empereur un caractère de stabilité, accueillirent la princesse Pauline avec amour. La population entière accourut sur son passage: la présence de l'Empereur n'intimida personne; tout le monde voulut voir la soeur bien-aimée du souverain bien-aimé. La princesse fut plusieurs fois arrêtée par les ondulations des masses. L'Empereur semblait se plaire à cette curiosité; il dit gaiement à la princesse, et de manière à être bien entendu: «Ah! madame, vous pensiez que j'étais dans un pays presque désert et avec des gens à demi sauvages. Eh bien! regardez, regardez encore! et jugez si l'on peut être mieux entouré que je ne le suis!».
Sans doute, l'Empereur était d'abord pour beaucoup dans la réception improvisée que l'on faisait à sa soeur; mais lorsque l'on eut vu la princesse, toutes les manifestations furent inspirées par elle. Tête, regard, sourire, corps, démarche, tout dans la princesse Pauline était perfection, et son caractère était plus parfait encore.
Mais la joie populaire de Porto-Ferrajo fut de courte durée. Le lendemain, la princesse Pauline se remit en route pour Naples. Son départ occasionna mille et mille contes plus fantastiques les uns que les autres.