Mais toutes ces distractions ne faisaient pas que l'Empereur perdît de vue son logement. C'était là son point capital. Il était du matin au soir au milieu des ouvriers. Le pavillon des Moulins n'était plus reconnaissable. Les vieux moulins, les maisons d'embarras, tout ce qui pouvait gêner était démoli, et du sein de tant de décombres, il sortait, avec toute l'élégance possible, les deux maisons du génie et de l'artillerie, qui, réunies ou plutôt métamorphosées, formaient le palais impérial. Au fur et à mesure que l'on déblayait le terrain, la pioche et la bêche, d'un sol que tout le monde croyait improductif, faisaient un parterre magnifique. Le colonel Vincent me disait, un jour que nous visitions ensemble les travaux: «Si cela continue, il nous fera de l'Étoile une lune ou un soleil», et cette idée me fit bien rire. Le fort de l'Étoile domine le pavillon des Moulins.

Tandis que le palais impérial avançait, l'arrivée de l'impératrice Marie-Louise reculait, et peu à peu il n'en fut plus question. L'appartement qu'on lui avait préparé reçut une autre destination, et il devint titulairement l'appartement de la princesse Pauline. Cette destination ne varia plus.

L'Empereur ne se contenta pas d'un palais principal à Porto-Ferrajo. Il touchait encore au jour de son arrivée: il n'avait pas eu le temps de penser au moment de son départ; sa pensée était une pensée de stabilité. Il ne songeait qu'à se faire un bon lit de repos, à avoir ses aises, ses jouissances, ses va-et-vient, tout ce qui constitue les douceurs de la vie princière. Pour cela, il lui fallait un pied-à-terre sur les points capitaux de l'île, une campagne ou des campagnes qui pussent le mettre à l'abri des ennuis de la monotonie. Il commença par Longone; il donna le nom de palais impérial à la maison du commandant de la place.

Jusqu'alors l'on avait dû grimper d'une manière très fatigante pour aller de Longone-Marine à la place de Longone. L'Empereur voulait faire en voiture ce trajet escarpé. La route carrossable, grâce à des zig-zac (sic), permit à l'Empereur de faire une entrée triomphale dans cette forteresse. C'était la première fois que l'on y voyait une voiture. L'Empereur descendit dans son propre palais. Les maçons, les menuisiers, les serruriers y étaient encore. L'idée d'être chez lui séduisit l'Empereur, et il en eut un contentement tant soit peu juvénile; il aimait beaucoup de pouvoir faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui: j'ai eu maintes fois occasion de constater cela.

C'était particulièrement une campagne convenable que l'Empereur désirait trouver. Tous les propriétaires offraient les leurs. L'Empereur fixa son choix sur la campagne de M. Manganaro, située dans la jolie vallée de Saint-Martin, et qui pouvait facilement être agrandie. M. Manganaro était certainement l'une des plus belles notabilités de l'île d'Elbe. Son fils aîné comptait déjà parmi les plus braves officiers de l'armée française; le plus jeune de ses enfants était cadet dans la marine impériale de l'île d'Elbe. Un troisième étudiait pour suivre la carrière du barreau dans laquelle il s'est fait un nom distingué. L'Empereur pouvait traiter aveuglément avec le père d'une famille si honorable: le marché ne traîna pas en longueur; on fit estimer, l'Empereur paya le prix de l'estimation, et tout fut fini. Néanmoins, cette propriété devint chère par le développement que l'Empereur lui donna, par la manière dont il la fit orner, et par le chemin qu'il dut faire faire pour pouvoir y aller avec la somptuosité d'un souverain. Saint-Martin coûta 180,000 francs à l'Empereur, tout compris: c'était trop. Saint-Martin reçut un nouveau baptême de nationalité française: les Français lui donnèrent le nom de Saint-Cloud. Saint-Cloud devint le joujou rural de l'Empereur: c'était son lieu de retraite et de méditation.

Saint-Cloud était au centre de l'île d'Elbe. L'Empereur ambitionnait deux autres demeures de retraite et de méditation dans les deux extrémités de l'île, à l'est et à l'ouest. À plusieurs reprises il envoya diverses personnes explorer la partie occidentale pour y trouver un endroit agréable de belle vue et où il y aurait de l'eau. La recherche fut longue et minutieuse. Enfin l'on crut avoir trouvé. L'Empereur se rendit au lieu désigné. Le site lui plut. De suite il y fit élever une toute petite maisonnette. C'était sur les hauteurs de Marciana.

Par-dessus tout, c'était au faîte d'une haute montagne, sur les débris d'un ancien temple de Jupiter que l'Empereur désirait avoir une habitation. C'était d'une beauté à la fois sauvage et admirable. De là l'oeil embrassait un horizon immense, la côte depuis le mont Argental jusqu'au golfe de la Spezzia et les îles qui peuplent la mer Tyrrhénienne. Napoléon était en extase devant ce grand spectacle de la nature: son regard de feu le dévorait. Il ne cessait point de dire: «C'est merveilleux.»

Toutefois Napoléon était effrayé de la dépense. Il répétait souvent: «Je ne suis pas assez riche pour me permettre l'accomplissement d'une telle fantaisie.» Il aimait même qu'on lui en montrât les inconvénients. Ce projet ne fut pas exécuté.

Dans la partie orientale de l'île, l'Empereur devait forcément construire ou prendre une demeure. La plus belle maison du pays, de la contrée, un beau jardin, des écuries, des dépendances, vue en plein sur la mer, mouvement perpétuel sur le rivage, rien ne manquait à l'agrément de cette habitation, et cette habitation lui appartenait. Mais je l'avais créée, et l'Empereur prenait prétexte de cela pour ne pas m'en priver. Cependant, il y avait une autre raison de délicatesse qui l'arrêtait plus particulièrement encore. L'Empereur avait dit au général Drouot: «L'hôtel de l'administration des mines me conviendrait beaucoup, on me conseille de le prendre, mais cela aurait l'air d'une persécution contre M. Pons, et j'aime mieux me priver.» C'était le maire de Rio qui lui avait donné ce conseil. Le général Drouot m'engagea beaucoup à ne pas aller au-devant des désirs de l'Empereur en lui offrant de quitter ma demeure, ce que j'aurais fait sans ces conseils. D'ailleurs, l'Empereur pouvait disposer à volonté de mon chez-moi. Je l'avais mis à ses ordres.

Pour des palais, pour des campagnes, il fallait des meubles; l'Empereur n'en avait pas du tout. Il se tira vite d'embarras. Le palais impérial de Piombino était très bien meublé. L'Empereur y envoya prendre des meubles; on n'osa pas lui en refuser; un fourrier du palais alla et revint sans coup férir. Le colonel Campbell riait de cette manière un peu anglaise de se pourvoir, disait-il, «pour compte de qui il appartiendrait»; le commissaire autrichien crut devoir faire quelques observations, ce qui ne changea rien aux dispositions prises. Le fourrier du palais signa un état circonstancié des meubles dont il avait fait choix: c'était déjà beaucoup. Le prince Borghese, forcé de quitter Turin, n'ayant pas l'espérance d'y retourner, fit expédier à Rome une quantité considérable de meubles qui lui appartenaient, et ces meubles, on les embarqua à Gênes sur un bâtiment ligurien. Le mauvais temps fit relâcher le bâtiment à Longone; l'on en prévint tout de suite l'Empereur; il ne se donna pas la peine de choisir ce qu'il y avait de bon et de meilleur: il prit tout. «Cela ne sort pas de la famille», disait-il en riant. Néanmoins il fit estimer tout ce qu'il prenait.