C'est ainsi que l'Empereur eut un garde-meuble richement monté. Aussi, il nomma un employé pour la surveillance de cette fastueuse réserve.
J'avais expédié des bâtiments de transport pour les côtes romaines. C'était la première fois que le drapeau elbois allait flotter sur ces parages. Les administrations sanitaires ne voulurent pas le reconnaître. Il fallut que ces bâtiments se rendissent à Civita-Vecchia. À Civita-Vecchia, on les mit en quarantaine. Cependant ils étaient chargés de minerai de fer pour le prince Lucien Bonaparte. L'Empereur se mit en colère; il prétendit qu'on voulait l'humilier; il se plaignit au Saint-Père. Il me donna ordre de réclamer et de protester. Je chargeai M. Franchetti, de Civita-Vecchia, de mes réclamations et de mes protestations, et M. Franchetti réclama et protesta. La chose n'eut pas de suites. Le Saint-Père reconnut le pavillon de l'île d'Elbe: il voulut même faire indemniser les bâtiments de transport dont on avait retardé le voyage.
Le prince Lucien Bonaparte était propriétaire de la principauté de Canino; les hauts fourneaux de fonte lui appartenaient; les bâtiments de transport étaient chargés pour lui. Les capitaines de ces bâtiments avaient cru d'abord pouvoir recourir à la protection de ce prince. Ce prince n'avait pas paru vouloir prendre parti entre l'Empereur et le Saint-Père. Toutefois, il avait accueilli les capitaines avec une extrême bienveillance. On les questionna beaucoup sur l'Empereur, mais ces questions portaient l'empreinte haineuse de mauvais sentiments. La princesse Lucien surtout n'avait que des paroles blessantes pour l'Empereur. Les pauvres capitaines étaient profondément blessés des vilaines choses qu'ils entendaient.
Ma position était toute particulière à l'égard du prince Lucien. Je le croyais sincèrement républicain: ce qui m'avait attaché à lui de telle manière que j'avais exposé ma responsabilité pour favoriser son établissement, car j'avais étendu le crédit officiel que je devais lui faire. J'étais allé plus loin: son établissement était dans la gêne, et de mes propres deniers j'avais converti en prêt les frais de transport qu'il ne pouvait pas payer. En ce moment-là, le prince Lucien Bonaparte était débiteur de l'administration des mines et mon débiteur. Je lui envoyais cependant du minerai. La suspension de mes envois lui aurait porté un grand préjudice, et l'Empereur, instruit de ce qui se passait, pouvait m'ordonner de les cesser. Mon embarras était grand; j'eus recours au général Drouot: il fut d'avis qu'il ne fallait encore rien dire à l'Empereur, afin de lui éviter une inquiétude; mais en même temps il me conseilla d'envoyer d'autres capitaines pour bien m'assurer de la vérité. Ces capitaines furent plus indignés encore que ceux qui les avaient précédés, mais il y eut pour eux une compensation: le prince Louis voulut les voir, et autour de ce prince tout leur parla avec éloge de l'Empereur.
Nous décidâmes, le général Drouot et moi, que je devais tout dire à l'Empereur.
L'Empereur m'écouta avec sa figure d'impassibilité factice. Après un gros moment de silence, il me dit: «Je savais ce qui se passait chez Louis, et je me doutais de ce qui se passait chez Lucien, parce que personne ne m'en parlait. Cela s'épuisera pour en venir à autre chose. Ainsi va le monde. Et Lucien finira par comprendre qu'il a tort de trop laisser jaser sa femme.»
Les capitaines marins de Rio étaient très connus à Civita-Vecchia et à Rome, et depuis que l'Empereur régnait à l'île d'Elbe, tout le monde dans ces deux villes les abordait pour leur demander des renseignements sur le grand homme, et il arrivait souvent que de hauts personnages les faisaient appeler. Les curieux payaient les matelots pour leur faire déployer le pavillon elbois. L'Empereur aimait à savoir ces petites choses.
L'Empereur visita l'île d'Elbe de manière à pouvoir parfaitement la connaître dans tous ses détails. À son retour à Porto-Ferrajo, l'Empereur disait: «Je sais mon île d'Elbe par coeur»; et c'était vrai. À Marciana, à Campo, à Poggio, à Saint-Hilaire, à Saint-Pierre, à Capoliveri, il avait tout examiné et tout apprécié.
Cette course fut vraiment triomphale. Partout on voulut que l'Empereur fît une entrée solennelle, partout on chanta le Te Deum, partout les autorités représentèrent et présentèrent. Partout le clergé harangua, partout l'on illumina, et partout, enfin, l'on essaya de surpasser Porto-Ferrajo.
L'Empereur mit de suite à profit les lumières qu'il avait acquises dans son voyage. Il autorisa une troisième madrague que M. Seno fit valoir comme il faisait valoir les deux autres. Tout le monde gagnait à cet accroissement. M. Seno méritait la bienveillance de l'Empereur. Seul artisan de sa fortune, devenu riche à la sueur de son front, n'oubliant jamais les premiers jours de sa vie laborieuse, il occupait sans cesse les pauvres qui voulaient être utilement occupés, et il secourait ceux qui après avoir beaucoup travaillé ne pouvaient plus travailler. Sa philanthropie était permanente. C'était d'ailleurs un bon père et un bon citoyen. L'Empereur désira que j'entretinse (sic) M. Seno sur la pêche des anchois et sur la pêche du corail, qui autrefois étaient familières aux Elbois. Je ne pouvais que m'en rapporter à la sagesse de M. Seno. L'Empereur approuva M. Seno, il lui promit toute sa protection, ainsi qu'à ceux qui suivraient son exemple. On fit de suite des essais. Des mesures bien combinées de prudence et de faveur furent prises afin que les négociants et les pêcheurs, encouragés par des avantages qu'ils n'avaient jamais eus, se livrassent activement à ces opérations.