Porto-Ferrajo était sous la préoccupation de cet événement, lorsqu'un bruit inattendu bouleversa l'opinion publique. Ce que je vais dire est d'une importance historique d'autant plus grande que personne ne le sait, et que, depuis la mort du respectable général Drouot, je suis le seul qui puisse en parler pertinemment. Je dirai les faits les uns à la suite des autres, comme s'ils s'étaient passés en même temps, quoiqu'ils aient eu lieu à diverses époques, et, dans l'unité de ce tout compact, le lecteur trouvera plus facilement le moyen d'en conserver la mémoire.

L'opinion publique de Porto-Ferrajo, à tort ou à raison, accusait le général Brulart, ancien chouan, alors gouverneur de la Corse, d'être chargé de se défaire, à tout prix, de l'empereur Napoléon. Cette opinion exagérait les moyens d'assassinat que le général Brulart pouvait avoir, si en effet il avait accepté un semblable mandat. Un événement de la plus haute gravité ajouta à toutes les croyances qui circulaient à cet égard.

Il y avait en Corse un assassin redoutable qui se vantait d'avoir commis plusieurs assassinats et qui débarqua à l'île d'Elbe sans qu'on sût comment. Cette clandestinité était une double violation de la loi sanitaire et de la loi de police. Un hasard presque miraculeux le fit découvrir dans la nuit. Ce misérable fut longuement interrogé; il y eut preuve morale qu'il venait assassiner. Son poignard ne pouvait être éguisé (sic) que contre l'Empereur. Avant le jour, l'Empereur le fit embarquer sur la Caroline, et il ordonna qu'on le rejetât sur les rives de la Corse. Il y avait trop de personnes dans le secret pour qu'il fût possible de taire ce qui s'était passé. J'étais à Rio, je me rendis à Porto-Ferrajo; je demandai au général Drouot ce qu'il y avait de vrai dans les bruits qui couraient; il me répondit que probablement l'Empereur m'en parlerait. Je pouvais alors compter sur la confiance de l'Empereur. Je le priai de me dire pourquoi il n'avait pas mis le brigand entre les mains de la justice, et l'Empereur m'adressa ces paroles: «Mais vous n'avez pas réfléchi que cela ne pouvait pas se faire: il n'y avait pas de crime commis, ni preuve qu'on devait en commettre, et alors il aurait fallu acquitter: ce dont Brulart n'aurait pas manqué de tirer parti.» L'Empereur ne voulut pas aller plus loin.

Il y eut encore autre chose. Parti de Bastia pour aller à Livourne, l'aide de camp du général Brulart, sans qu'un temps contraire l'obligeât à relâcher, aborda à Porto-Ferrajo et mit pied à terre. La présence de cet officier fit hautement murmurer. Le général Drouot en fut prévenu, et, en sa qualité de gouverneur général de l'île, il appela cet officier et lui intima l'ordre de partir. L'Empereur disait au colonel Campbell: «Il faut être bien osé pour se permettre une pareille incartade de curiosité, et c'est d'ailleurs de fort mauvais goût. Il aurait été étonné, monsieur l'aide de camp, si je l'avais coffré comme espion, ou de toute autre manière légale, et c'est cependant à quoi il s'exposait.» Le colonel Campbell était de l'avis de l'Empereur.

J'ai toujours répugné à croire que le général Brulart avait consenti à exécuter des projets d'assassinat.

Ce qui m'étonne à l'égard du général Brulart, c'est que ce soit, à ma connaissance, le seul homme contre lequel l'Empereur ait gardé une rancune bien conditionnée, et j'en ai la preuve. L'Empereur n'était pas haineux, surtout il n'était pas vindicatif. Il oubliait tout le mal qu'on lui avait fait ou qu'on avait voulu lui faire. Lorsqu'il m'envoya en mission dans le Midi, il me répéta vingt fois de tirer un voile sur le passé, et cependant il m'ordonna péremptoirement de m'entendre avec le maréchal Masséna pour faire arrêter le général Brulart.

L'Empereur avait, deux ou trois ans auparavant, destitué un magistrat civil; cette destitution était au moins rigoureuse. Ce magistrat était venu à l'île d'Elbe pour se justifier. Lui aussi fut accusé d'être un chef d'assassins. Un jour je reçus, à Rio, un billet pressant pour me rendre à Porto-Ferrajo. Je trouvai les dévoués dans un état de panique inconcevable. Le brave Mallet, commandant de la garde impériale, m'attendait, et il me dit d'un air effaré: «Vennez (sic) de suite au théâtre, parce que M. un tel veut y assassiner l'Empereur», et ce monsieur un tel était le magistrat qui avait été destitué. Je ne me le fis pas répéter, mais avant je passai chez le général Drouot et je ne le trouvai pas. Je me rendis auprès de l'Empereur: il était occupé. Cependant l'affiche portait que l'Empereur assisterait à la représentation. J'avais couru pour arriver avant l'heure du danger. Tout le monde était armé, j'avais fait comme tout le monde. Je m'enfermai dans ma loge. J'étais extrêmement lié avec le magistrat que l'on désignait comme un brigand. Ce pauvre magistrat vint aussi au théâtre: selon son usage, il se plaça à côté de moi, de moi qui étais armé contre lui, et tous les yeux se portèrent sur nous. Les regards du commandant Mallet flamboyaient de colère; ils me disaient: «Ne manquez pas cet homme dès qu'il fera un mouvement.» J'étais sur un brasier ardent. L'Empereur ne vint pas, j'en bénis encore le ciel! La présence de l'Empereur aurait occasionné quelque grande catastrophe. Au sortir du théâtre, je retournai chez le général Drouot pour savoir quelque chose de certain; il m'assura qu'il n'y avait rien de vrai dans cette accusation; l'Empereur fut du même avis. Néanmoins l'Empereur et le général Drouot ne me parurent pas avoir leur figure accoutumée.

Le magistrat sur qui planait un si affreux soupçon était incapable d'un crime. La dénonciation était une infamie: on pouvait la considérer comme une vendetta. Elle avait été faite par un Corse appelé Sandreschi, armateur de corsaires, adressée à l'ancien secrétaire de l'accusé, appelé Cazella, et ce secrétaire, qui pourtant connaissait le noble caractère du magistrat auquel il devait beaucoup de reconnaissance, avait craint de se compromettre en gardant le secret: il alla le déposer dans le sein d'un conseiller à la cour impériale, également Corse, M. Poggi. Il n'était pas permis à M. Poggi de garder le silence, quoiqu'il fût l'ami intime du magistrat incriminé. C'est ainsi que l'Empereur fut instruit.

Cette dénonciation avait fait plus qu'effleurer l'esprit de l'Empereur. Après l'événement du théâtre, il chargea le conseiller Poggi d'engager le magistrat accusé à quitter l'île d'Elbe pour se soustraire aux bruits qui couraient, et M. Poggi devait en même temps assurer le magistrat que «l'Empereur ne l'oublierait pas s'il survenait des jours meilleurs». Le magistrat justement indigné refusa de partir, et il demanda une audience à l'Empereur.

L'Empereur le reçut.