J'allais entrer chez l'Empereur lorsque le magistrat en sortit; nous nous trouvâmes face à face. Il était visible qu'il venait de pleurer: j'en fus extrêmement ému, je lui dis avec l'expression d'un grand intérêt: «Qu'avez-vous, mon ami?» Et frémissant, il me répondit: «Je ne suis plus digne d'être votre ami! Je suis un brigand venu ici pour assassiner l'Empereur, et vous devez bien être instruit de cela...» Il était désespéré, j'aurais de suite parlé à l'Empereur s'il ne m'avait prié de n'en rien faire.

Lorsque nous quittâmes l'île d'Elbe, l'Empereur n'avait pas dit que ce magistrat ferait partie de sa suite, et je pris sur moi de le faire monter sur le brick l'Inconstant. Sans cela il y serait venu à la nage. Je prévins le général Drouot que je m'étais permis cette infraction aux ordres donnés.

Sur le brick, l'Empereur me demanda «si c'était moi qui avais décidé l'embarquement du magistrat», et sur ma réponse affirmative, il fit un sourire d'approbation.

Au golfe Jouan, l'Empereur donna quelques étoiles d'honneur, et le magistrat ne fut point compris dans cette distribution. C'était confirmer les bruits qui l'avaient accablé, je me permis de le dire à l'Empereur. L'Empereur me répondit froidement: «Il n'en est pas temps encore.» Cependant, aux portes de Grasse, il m'ordonna d'acheter un cheval pour ce magistrat, et comme ce magistrat, fameux piéton, avait encore plus besoin d'argent que d'un cheval, je lui donnai la somme nécessaire pour se monter à sa fantaisie. Il ne prit que le plus strict nécessaire. Remonté sur le trône, l'Empereur comprit que l'épreuve du magistrat était accomplie: il l'appela à de hautes fonctions, il nomma le fils de ce magistrat à un emploi supérieur. Ce magistrat m'a prié instamment de ne point le nommer en parlant de cette triste affaire. Je lui obéis à regret, car son nom est un beau nom, dont les Corses peuvent s'honorer.

Durant les Cent-Jours, ce magistrat se montra intègre, dévoué, après les Cent-Jours, lorsque c'était la mode de crier contre l'Empereur, il n'en parla qu'avec un sentiment d'amour et de respect. Jamais il ne chercha à se rapprocher de la Restauration. Son fils, aujourd'hui conseiller à une cour royale, est un juge exemplaire que la considération publique entoure. J'ajoute encore que le délateur Sandreschi, armateur en course, était un homme de peu de valeur morale, et qu'on l'avait maintes fois soupçonné de prêter la main à la piraterie.

Une autre nouvelle confidentielle d'assassinat transpira aussi, mais elle fut très peu ébruitée, et l'on n'en aurait pas parlé du tout, si l'Empereur avait vraiment voulu l'ensevelir dans le plus profond secret. Cette nouvelle portait qu'il fallait se tenir en garde contre un officier supérieur qui devait venir à l'île d'Elbe. Elle était donnée par un général,--de la part du maréchal Soult, disait-on,--et motivée sur la conduite que cet officier supérieur avait tenue depuis que l'Empereur avait quitté Fontainebleau. Dire que l'Empereur devait se tenir en garde contre cet officier supérieur, ce n'était pas dire que cet officier supérieur devait assassiner l'Empereur, et c'est pourtant ainsi que l'on expliqua l'avis reçu. L'Empereur contribua à cette explication en cherchant un peu trop à prouver qu'il était impossible que cet officier supérieur ne lui fût pas entièrement dévoué, malgré les sentiments de circonstance qu'il devait afficher. Toutefois la certitude que l'officier supérieur avait une mission criminelle resta incarnée: on ne voulut pas s'en départir, et si cet officier supérieur était venu à Porto-Ferrajo, il aurait certainement été abreuvé d'amertumes. Plusieurs années après, dans l'exil, la princesse Élisa me parlait de ce fait comme s'il était avéré, et elle me disait: «Un tel devait aller tuer l'Empereur.» Lorsque au sortir du château d'If je me rendis auprès de l'Empereur, il était à l'Élysée-Bourbon, l'officier supérieur était de service. L'Empereur me dit seulement: «J'espère bien que vous n'avez pas partagé les crédulités de ces visionnaires, qui ne voient partout que des fantômes ensanglantés.»

Enfin il fallut nous prémunir contre les tentatives d'un autre assassin; mais pour celui-ci la chose était officielle. L'Empereur me prévint «qu'il avait reçu l'avis, de trois endroits différents, par des personnes sûres, qu'un juif, borgne, vendeur de livres à Leipzig, avait reçu une somme considérable pour tenter de l'assassiner, et que ce juif, venant de Naples ou de Civita-Vecchia, devait débarquer à Rio-Marine». Il m'ordonna de faire arrêter cet homme dès qu'il aurait touché au rivage, de le mettre au secret le plus rigoureux, et d'apposer le scellé sur tous ses effets. L'assassin présumé devait être accompagné d'une bibliothèque de choix, qu'il offrirait à l'Empereur, ce qui lui donnerait une grande facilité de l'approcher et de le poignarder. Cette nouvelle était connue à Rio comme dans toute l'île, lorsque des bâtiments riais mirent à la voile pour les lieux d'où le juif devait partir, et si la chose était telle qu'on l'avait écrit à l'Empereur, ce juif, nécessairement sur ses gardes, avait été prévenu à temps de l'accueil que les Elbois lui préparaient.

Lorsque l'Empereur me donna ses ordres, je croyais que personne n'était dans le secret, et je priais l'Empereur de ne pas en parler. «Non, me dit-il, il faut au contraire en parler beaucoup, car je veux me plaindre et faire savoir aux peuples comme les rois me traitent. Je n'ai été que trop réservé. Faites-vous aider dans votre surveillance par le vieux commandant Tavelle.» Je représentai à l'Empereur que le bon commandant Tavelle ne se croirait plus permis de coucher chez lui, et qu'il ferait porter son lit sur les bords de la mer, ce qui l'exposerait à tomber malade. L'Empereur me dit en riant: «La maladie serait bien plus grave et plus prompte s'il allait s'imaginer que je le crois incapable de veiller au salut de l'Empire...» Ce que j'avais prévu arriva. Dès que j'eus averti ce pauvre commandant Tavelle que l'Empereur désirait qu'il m'aidât à surveiller l'arrivée du juif assassin, il bouleversa tout le pays. Il ne voulait plus voir de borgnes. Le maire de Rio-Montagne était borgne: il voulut venir à la Marine; mal lui en arriva. Le commandant Tavelle lui en voulait déjà beaucoup, parce qu'il le regardait comme le principal auteur des tracasseries auxquelles j'avais été en butte. Il l'accosta comme un furieux: «Monsieur, lui dit-il, que venez-vous faire ici? Ce n'est pas votre poste, et je vous ordonne de vous retirer.» Le maire, stupéfait, frémissant de rage, observa qu'il était citoyen, maire, chambellan: «Oui, lui répliqua le commandant, oui, mais vous êtes marqué comme celui qui vendit Notre-Seigneur, et comme celui qui veut tuer l'Empereur, et c'est un mauvais signe. Retirez-vous.» Le maire de Rio-Montagne dut se retirer, malgré qu'il eût appelé le maire de Rio-Marine à son secours. Je n'étais pas sur les lieux. Lorsque j'y revins, le commandant Tavelle me raconta «comme quoi il avait traité le borgne à l'instar d'un juif, ni plus ni moins», et il ne pouvait pas comprendre que cela me fît de la peine. Le maire de Rio-Montagne se plaignit à l'Empereur. L'Empereur ne donna aucune suite à la plainte, qui n'était cependant pas sans gravité. Lorsque l'Empereur m'en parla, je lui fis observer, ainsi que je l'avais déjà fait, combien le zèle du brave Tavelle pouvait devenir compromettant. L'Empereur me chargea de lui dire que le juif ne venait plus à l'île d'Elbe, et que tout devait par conséquent rentrer dans l'ordre accoutumé. Toutefois il me pressa de continuer la surveillance. Je me sentis soulagé d'être débarrassé de la coopération du vieux colonel. Il avait sans cesse le glaive hors du fourreau; il aurait fini par en faire usage sans trop savoir ni pourquoi ni comment. Certainement, si le juif avait débarqué, il lui aurait passé l'épée à travers le corps, et il aurait cru avoir rempli sa tâche.

Je terminerai cette douloureuse série de projets ou de tentatives d'assassinat par une parole échappée à l'Empereur. Nous étions à Rio, j'avais suivi l'Empereur dans sa chambre à coucher; je lui parlais de toutes les trames que ses ennemis ourdissaient: il me dit: «Ce ne sont pas mes ennemis. Ce sont les ennemis de la France. Vous ne savez pas tout: vous ne savez presque rien. Ils ont eu des intentions plus perverses encore...» De suite il parla d'autre chose. C'était bien évident qu'il ne voulait pas continuer sur le même sujet. Néanmoins, j'ai ensuite, deux fois, entendu dire à l'Empereur, avec un sentiment de douleur amère qui pénétrait: «Les plus grands assassins du monde sont ceux qui veulent faire égorger un ennemi désarmé.»

Un vaisseau de haut bord, portant pavillon napolitain, se présenta sur la rade de Porto-Ferrajo, s'approcha le plus possible de la place, hissa la bannière elboise à son grand mât, et il salua de vingt et un coups de canon, ainsi que de trois hourras de «Vive l'empereur Napoléon!» Il était impossible de faire une plus grande politesse de salutation.