Sans doute, nous ne pouvions pas, à l'île d'Elbe, être les amis de Murat. Mais le peuple napolitain ne devait pas être responsable du crime de son roi. D'ailleurs, il y avait des relations quotidiennes entre Naples et Porto-Ferrajo. C'était sur une frégate napolitaine que la princesse Pauline était venue à Porto-Ferrajo.
Bientôt le grand canot du vaisseau napolitain se dirigea vers la maison sanitaire, monté par l'état-major du vaisseau. Le commandant,--un contre-amiral,--demanda à descendre à terre pour aller présenter ses respectueux hommages à l'Empereur. On prévint tout de suite le gouverneur de la place, le général Cambronne. Le général Cambronne pouvait, dans deux minutes, avoir l'opinion de l'Empereur; il ne chercha pas à la connaître; il accourut immédiatement à la maison sanitaire. Le commandant napolitain renouvela sa demande, et il paraissait s'attendre à une réponse d'urbanité. Mais, à la vue de l'uniforme napolitain, le général Cambronne fut atteint d'un accès de folie, et dans son paroxysme de déraison, après avoir traité les officiers napolitains d'infâmes, de brigands, de scélérats, il les menaça de les faire fusiller s'ils ne se retiraient pas; il ordonna à l'officier du poste de faire charger les armes. Le général Cambronne aurait fait ce qu'il avait dit si le canot napolitain n'avait pas poussé au large. Dès que le canot fut de retour à bord du vaisseau, il y eut vraiment un coup de théâtre maritime: le commandant napolitain s'imaginait que la forteresse allait tirer sur lui; il fit amener la bannière elboise, orienter ses voiles, et dans un clin d'oeil il cingla en pleine mer. Tout le monde était dans la plus grande stupéfaction.
Le général Drouot, instruit de ce qui venait de se passer, en rendit compte à l'Empereur, et l'Empereur en éprouva un chagrin extrême. Dans l'idée que le vaisseau napolitain était encore près du rivage, l'Empereur prescrivit à un officier d'ordonnance de prendre un bateau et d'aller de sa part prier le commandant napolitain de revenir au mouillage. L'officier d'ordonnance rentra sans avoir pu exécuter les ordres qu'il avait reçus.
L'Empereur, visiblement inquiet, me demanda si je pensais que l'on ne pouvait plus rejoindre le vaisseau napolitain. Je lui offris d'aller immédiatement à la poursuite de ce vaisseau sur un bâtiment riais. L'Empereur me sut gré de ma proposition; il m'engagea beaucoup à ne prendre cette peine qu'autant que je serais certain d'un heureux résultat. Je me rendis à Rio; je mis en mer. Le vaisseau napolitain avait cinq heures de marche sur moi. Cependant, je poussai vers le mont Argental jusqu'au soleil couchant. C'était par acquit de conscience. Je revins dans la nuit. Le lendemain matin, je me rendis auprès de l'Empereur. Il fut touchant d'affection; on aurait pu croire que j'avais fait quelque chose d'important.
«C'est bien grave, me dit l'Empereur, ce que le général Cambronne a fait, et l'on ne se conduit pas comme cela.» Je le priai d'observer que le sentiment qui avait entraîné le général Cambronne était respectable jusque dans son exagération, et l'Empereur ajouta en m'interrompant: «Oui, lorsque ce sentiment ne change pas de forme, ou que sa nouvelle forme n'est pas nuisible.» Pendant plusieurs jours, l'Empereur n'eut que cet événement en tête, et il donna des ordres pour que de semblables choses ne se reproduisissent plus.
Néanmoins, une chose de même nature se reproduisit. La garde impériale défilait chaque jour à la parade. C'était un grand spectacle que ce petit nombre de soldats échappés à tant de batailles, et qui, sillonnés de blessures, plus grands que la destinée, ne demandaient qu'à reprendre les armes! Tout était remarquable dans ces hommes granitiques. Aussi, chaque jour, à midi, il y avait sur la place d'honneur beaucoup de monde pour les voir manoeuvrer, et les voyageurs, surtout, ne manquaient jamais de s'y rendre.
Un jour, un étranger qui venait de débarquer, sachant que c'était l'heure de la parade, accourut pour la voir défiler, et son accoutrement de voyage comme son air d'émotion le firent bientôt remarquer. Le général Cambronne, pour lequel tous les hommes qu'il ne connaissait pas semblaient être des meurtriers chargés de tuer l'Empereur, alla droit au nouveau venu, et au lieu de le questionner, commença par lui adresser des paroles dures, et il finit par lui prodiguer des menaces. L'étranger, effrayé de la rigueur excessive avec laquelle on l'accueillait, avait perdu la faculté de parler, et plus il était troublé, plus le général Cambronne le soupçonnait. C'était un Français, un bon Français, ancien commissaire des guerres, qui avait servi sous les ordres du général Bertrand, et qui, destitué pour cause de ses opinions impériales, venait à l'île d'Elbe revoir son général et son Empereur. On le conduisit chez le général Bertrand. On lui fit des excuses. Cela ne le guérit point de la peur qu'il avait eue, et il quitta sur-le-champ Porto-Ferrajo.
L'Empereur avait besoin que tout prît autour de lui un aspect de stabilité. Quelques-uns des compagnons de l'Empereur cherchèrent à secouer le joug de l'oisiveté: ils aimèrent. L'amour n'est pas le repos, particulièrement pour des hommes qui ramenaient tout aux souvenirs du pas de charge. Aller vite: ils ne comprenaient pas autre chose. L'Empereur n'entravait pas leurs plaisirs. Mais les compagnons de l'Empereur étaient jeunes, ardents, susceptibles de se tromper. L'Empereur y voyait mieux qu'eux. Il voulait que rien ne fît brèche à l'honneur, que rien ne blessât les convenances. Je cite quelques faits:
Une jeune demoiselle de seize ans, malheureuse dans sa famille, éblouie par l'éclat et par la renommée de la garde impériale, avait suivi un des plus braves officiers, et elle était avec lui arrivée à Porto-Ferrajo. L'Empereur se fit rendre compte de cette circonstance, il témoigna le désir que l'officier épousât la belle fugitive. L'officier était un homme d'honneur: le mariage eut lieu.
Un capitaine vivait conjugalement avec une dame; il aurait cependant voulu que son union fût considérée comme un mariage morganitique (sic), et que, sous cette enveloppe, sa compagne fût admise aux fêtes de la cour. Il eut la faiblesse d'en faire faire la demande. L'Empereur fut blessé de cette prétention inconvenante; il refusa d'y faire droit. Le capitaine lui en garda rancune.