L'Empereur ne voulut pas admettre à ses soirées une dame qui jusqu'alors avait été reçue dans toutes les sociétés et dont la réputation laissait beaucoup à désirer.
Un jeune lieutenant demanda à se marier. Les officiers firent des difficultés pour laisser contracter ce mariage. On pria l'Empereur d'intervenir; l'Empereur répondit: «C'est ici une affaire de corps. Il faut que le corps décide. Il faut surtout que rien ne puisse blesser la demoiselle que le lieutenant voudrait épouser.» Le lieutenant écouta le conseil de ses camarades. La demoiselle était d'ailleurs une fort honnête personne, le lieutenant était un homme d'élite.
Avec un beau nom, avec un beau talent, avec la gloire d'être sorti de l'École polytechnique, avec l'affection de l'Empereur, un capitaine d'artillerie, officier d'avenir, eut aussi la fièvre d'amour, et il voulut épouser une des dames de compagnie de la princesse Pauline. C'était une Française que des circonstances particulières avaient conduite à l'île d'Elbe. L'Empereur fit entendre des paroles paternelles; ces paroles devinrent un oracle pour le capitaine d'artillerie. Il brisa sa chaîne.
Mais un autre mariage allait encore échouer. Celui-ci devait marquer comme un grand événement. Le philosophe, le savant, le général Drouot, en vint aux prises avec l'amour, et l'amour vainquit. Le général Drouot n'était plus un jeune homme; il commençait à grisonner, et son air grave le faisait encore paraître plus vieux qu'il n'était. Ce n'était pas aussi un bel homme. Mais il avait un nom si honorable, une gloire si pure, une vertu si rare, qu'il était impossible qu'une femme ne se trouvât pas heureuse d'unir sa destinée à cette destinée.
Mlle Henriette était à cet âge de la vie où tout est enchantement. Jeune, jolie, aimable, elle pouvait se tresser une magnifique couronne de belles qualités, et son heureux caractère ajoutait encore à ses dons de la nature. Il était impossible qu'il n'y eût pas un coeur excellent sous une enveloppe de presque perfection. Que peut la puissance des ans et de la sagesse en face d'un coeur excellent! Le général Drouot voulait apprendre l'italien, Mlle Henriette voulait apprendre le français: il fut convenu qu'il y aurait échange de leçons. On commença par conjuguer le verbe aimer. L'épopée atteignit de suite à son accomplissement. Mlle Henriette devint rêveuse: on la crut malade. La mère, inquiète, dans un élan de douleur maternelle, s'écria, en présence du général Drouot, en le regardant avec tendresse: «Ma fille meurt pour vous!» Et le général Drouot, effrayé, alla se jeter aux pieds de Mlle Henriette, et il lui dit: «Ne mourrez (sic) pas!» Le mariage fut aussitôt conclu.
Mlle Henriette était bien certainement le plus beau choix que l'on pût faire à l'île d'Elbe. Il n'y avait qu'une opinion à cet égard. Le jour nuptial était fixé, lorsqu'un coup de foudre détruisit jusqu'aux espérances de bonheur mutuel que les futurs époux avaient conçues. Le général Drouot était très pieux: il ne cherchait point à le cacher et à l'afficher; dans son amour filial, sa religion touchait jusqu'à l'idolâtrie; il commençait toujours la journée par une prière fervente pour sa mère. Il rendit compte à sa mère de la situation dans laquelle il se trouvait. Sa mère s'alarma de voir son fils se marier si loin d'elle, sous un ciel étranger. Elle lui ordonna de rompre tous les engagements qu'il avait pris à cet égard. Le général Drouot manqua d'énergie pour désobéir. Ce fut un tort: le général Drouot n'avait pas seulement le droit, il avait aussi le devoir de représenter à sa mère qu'il serait injuste de manquer à une promesse solennelle, et, sans cesser en aucune manière d'être fils respectueux, il devait s'en tenir à la foi jurée. Je fus moi-même compromis dans ce triste dénouement. L'Empereur m'avait envoyé sur le continent. Ce fut à mon retour que le général Drouot prit la résolution définitive de rompre. On crut que mon amitié avait particulièrement contribué à le décider. Il fallut toute l'autorité de l'Empereur pour apaiser cet orage occasionné par une apparence trompeuse. Pendant mon absence, le général Drouot avait consulté ma femme, qui s'était bornée à lui dire: «Si vous devez vous marier à l'île d'Elbe, Mlle Henriette est la personne qui vous convient le mieux.» Cette rupture affligea les Elbois. On a voulu faire croire que le général Drouot avait supposé la lettre de sa mère. C'est une infamie: le respectable général Drouot était incapable d'un mensonge.
Mlle Henriette continua à être honorée. Aujourd'hui, femme d'un officier supérieur, mère d'une charmante famille, entourée de considération, aimable comme elle l'était aux jours de sa jeunesse, sans aucune espèce de rancune, dans un rang honorable, elle est heureuse autant qu'il est possible de l'être. Le général Drouot n'a jamais cessé d'en parler avec un respect affectueux.
L'Empereur avait suivi toutes les phases de l'étonnante métamorphose du général Drouot. Il s'amusait sans gêne de la gaucherie amoureuse du philosophe: il ornait même un peu les choses qu'il en racontait. Néanmoins, je serais tenté d'assurer qu'il ne fut pas fâché de la péripétie de ce poème amoureux: car alors ses idées de stabilité elboise s'affaiblissaient sensiblement.
Le colonel Campbell chercha à donner une couleur politique aux tendres sentiments du général Drouot. Il était très attentif à tout ce qu'on en disait. C'était pour lui une affaire d'État. Il affecta de prendre beaucoup de part au dénouement.
Enfin, il y eut un mariage de consommé: celui de M. Gatti, pharmacien en chef de l'Empereur, avec Mlle Bianchina Ninci, appartenant à l'une des familles les plus distinguées du commerce de Porto-Ferrajo. M. Gatti avait un bon emploi; il portait un habit brodé; il avait l'honneur insigne d'être un des compagnons du grand homme, et il était bon enfant. Tout cela réuni n'en faisait pas pourtant un homme distingué, mais tout cela réuni en faisait un bon parti, surtout dans un pays où les fortunes étaient généralement médiocres. M. Gatti comprit sa position; il chercha à en profiter. Parmi les demoiselles que l'on considérait comme les perles de la cité, Mlle Bianchina tenait un rang distingué, et elle devint l'objet des hommages de M. Gatti. Mlle Bianchina était trop jeune pour pouvoir réfléchir, elle ne voyait dans le mariage qu'un jour de fête et de parure. Elle laissa faire ses parents. M. Gatti fut heureux: l'Empereur signa le contrat de mariage!