À Florence, un personnage de la cour vint avec une politesse exquise m'adresser une prière de me rendre au palais Pitti, et à peine me donna-t-on le temps de mettre un habit. Le grand-duc Ferdinand III me reçut de suite; le meilleur de tous les bourgeois ne m'aurait pas reçu avec plus de simplicité. Il me demanda avec un véritable empressement «des nouvelles détaillées de son bien-aimé neveu». Dès que je l'eus assuré que lors même qu'il n'aurait pas eu la bonté de me faire appeler, j'aurais demandé à lui présenter mes hommages parce que l'Empereur me l'avait ordonné, il me regarda fixement et me dit: «Pater noster!» Pater noster! qu'est-ce que cela signifiait? Je n'en savais rien. Le grand-duc n'insista pas. Ce prince avait, comme l'Empereur, l'habitude de questionner, il me fit des questions à l'infini, mais ces questions n'étaient que des questions superficielles. Il évitait de me parler des choses qui auraient demandé un raisonnement sérieux. Mais cette réserve ne s'appliquait visiblement qu'à ce qui regardait l'Empereur. Quant à ce qui regardait ses propres affaires, à lui grand-duc, il m'en parla comme à un vieil ami, je n'étais que le dépositaire de ses paroles; ses paroles devaient être transmises à «son cher neveu», à «son bon neveu», à «son bien-aimé neveu», car Ferdinand III ne désignait pas autrement l'Empereur. Ainsi il me raconta qu'il avait eu toutes les peines du monde pour arrêter la violence des réactionnaires qui voulaient détruire de fond en comble le code Napoléon; qu'on lui avait dénoncé un personnage de sa cour, parce qu'il se servait d'une tabatière que l'Empereur lui avait donnée et qui était enrichie de son portrait; que lui, grand-duc, pour punir les dénonciateurs, il avait pendant toute une soirée pris du tabac dans cette tabatière, en félicitant maintes fois celui qui était possesseur d'un présent fait par le plus grand des souverains. Le grand-duc Ferdinand III était amoureux de l'empereur Napoléon.
Je pris congé du grand-duc: j'étais profondément reconnaissant de cet accueil. Au sortir du palais Pitti, à quarante pas de la porte, presque sous les croisées, un marchand forain vendait des chansons contre l'Empereur; j'entrai dans un café, j'écrivis directement au grand-duc pour me plaindre. Dix minutes après le chansonnier était chassé, et le même jour ces insultes en plein vent étaient défendues.
La haute police de Florence n'avait pas imité la politesse du grand-duc; elle m'avait prescrit de me rendre de suite dans ses bureaux, elle me demanda ce que je venais faire dans la capitale du grand-duché; je lui répondis que j'avais confié mon secret au grand-duc, et que j'allais le confier aussi au ministre Fossombroni: la police s'excusa de sa curiosité.
Le ministre Fossombroni, alors le plus grand homme de la Toscane, homme éminent partout (ce qui ne l'a pas empêché de mourir dans la disgrâce de son prince), Fossombroni, dont les travaux, à défaut de monument national, consacreront l'immortalité, Fossombroni me serra la main avec effusion. Sa parole était profondément respectueuse pour l'Empereur; tout ce qu'il disait semblait étudié pour glorifier le génie de «l'illustre banni». Il était très mécontent de tout ce que les réactionnaires faisaient; il me répéta deux fois: «Le monde social est passé sans transition de l'époque des géants à l'époque des pygmées: c'est dégoûtant!» Il me chargea de prier l'Empereur «de bien se tenir sur ses gardes». Il ajouta: «C'est à vous autres à veiller sur lui, car on veut le tuer.» Il ne se soucia pas que je visse ses collègues. Je me laissai diriger par lui.
La Toscane avait alors trois célèbres artistes: Benvenuti, dont le pinceau s'est illustré à la coupole de la chapelle des Médicis; Santarelli, qui égala les plus grands lapidaires de l'antiquité, et Morghen, le premier graveur du siècle. Je connaissais ces trois illustres personnages, j'eus du bonheur à passer quelques moments avec eux. Je passai aussi quelques moments agréables avec Bartolini, génie supérieur en sculpture; il avait le projet de faire le voyage de l'île d'Elbe, mais cela ne dépendit pas de lui, il ne le fit pas, et plus tard il m'en témoigna ses regrets.
À Pise, pépinière des hommes appartenant par état à l'instruction publique, il n'y eut pas cependant, lors de mon passage, d'individus convenables aux intentions de l'Empereur.
Mais à Pise, André Vacca, mon ami, chirurgien qui porta l'art de guérir à son perfectionnement, me donna l'hospitalité, et, avec son coeur brûlant, il se mit «corps et âme», selon sa propre expression, aux ordres de l'Empereur.
De retour à Livourne pour m'embarquer, je visitai les magasins et j'étudiai l'opinion livournaise. Les magasins étaient encombrés de marchandises anglaises, surtout de draps, mais l'écoulement par la vente n'était pas rapide. L'opinion des Livournais avait plusieurs nuances: le haut commerce craignait la rivalité britannique, car déjà les Anglais créaient des maisons de concurrence; le commerce intermédiaire trouvait que les consommateurs revenaient des folies qu'ils avaient faites pour se parer d'étoffes nouvelles; le peuple mercenaire travaillait, il gagnait et il célébrait ceux qui le faisaient gagner.
Je rendis compte à l'Empereur. Il écouta avec attendrissement tout ce que je lui racontais du grand-duc Ferdinand III. Il me dit: «Ce sont des éloges qui partent du coeur et qui arrivent au coeur; le temps et le lieu attestent leur sincérité. Mon oncle a toujours été un honnête homme; il conserve le souvenir de ce que je voulais faire pour lui.» C'était la première fois que l'Empereur disait «mon oncle» en parlant du grand-duc. Je lui fis connaître l'amoncellement que l'on trouvait à Livourne pour les vêtements militaires ou de marine.
L'Empereur n'interpréta pas bien mes paroles; il crut que je voulais lui conseiller d'acheter de ces draps pour le besoin de ses troupes, et il s'écria presque avec indignation: «J'aimerais mieux les voir couvertes de haillons, que de recourir aux Anglais pour habiller les braves gens qui les composent!» Néanmoins, je ne crois pas que les draps qu'il fit acheter à Gênes fussent des draps français, et, certainement, ce n'étaient pas aussi des draps liguriens.