Les visiteurs n'étonnaient plus, l'on en voyait de tous les sexes, de tous les rangs, de tous les âges. Il y eut une époque où l'on craignit le trop d'encombrement. L'autorité voulut prendre des précautions de sûreté que l'Empereur n'approuva pas. On continua à laisser aller et venir librement. Une dame française débarqua à Porto-Ferrajo, suivie de son fils, enfant d'environ douze ans; cette dame venait de Malte. Elle demanda immédiatement un appartement meublé, elle fit débarquer son bagage, qui consistait en un landau et trois malles. La population de Porto-Ferrajo, ancienne et nouvelle, fut aussitôt sens dessus dessous pour savoir ce que c'était que la voyageuse qui venait en équipage visiter l'Empereur; on alla à la maison sanitaire, afin de satisfaire à l'opinion générale. Qu'on s'imagine le caquetage de la place publique! La dame qui nous arrivait était une dame de Rohan, prenant le titre de comtesse, et ajoutait le nom de Mignac au nom de Rohan.
J'ai dit la voyageuse: je n'ai pas dit la jeune, ni la jolie voyageuse. Mme la comtesse de Rohan-Mignac avouait la quarantaine; elle avait un embonpoint remarquable, plus remarquable que sa figure, et le nom qu'elle portait faisait penser qu'elle aurait dû être mise avec plus de goût dans la parure recherchée dont elle faisait parade. Ce n'était pas madame Angot en habit de fête; c'était Mme l'Épicière en costume de duchesse. Elle faisait beaucoup d'embarras.
Dès que Mme la comtesse de Rohan-Mignac fut installée dans l'appartement meublé qu'elle avait loué, elle étala fastueusement son argenterie de voyage sur un meuble de la chambre qui lui servait de salon, la fit regarder à tout le monde, et elle commença ainsi à montrer le bout de l'oreille. Elle loua des chevaux pour sa voiture, prit une femme pour la servir, et un cocher pour la conduire. Tout cela ne faisait pas une maison montée, ni même un appartement complet. Mais le nom de Rohan couvrait cette mesquinerie fastueuse, jetait de la poudre aux yeux, selon une expression vulgaire, et Mme la comtesse reçut beaucoup de visites. Tous les officiers de la garde allèrent avec empressement lui présenter leurs hommages. Le général Bertrand et le général Drouot ne dédaignèrent pas de se rendre chez elle: c'est dire que presque tout le monde officiel s'y rendit. Je crus pourtant devoir m'abstenir; c'était une idée comme une autre, Mme la comtesse de Rohan-Mignac ne me paraissait pas de bon aloi.
Mme la comtesse se fit présenter à l'Empereur, à Madame Mère et à la princesse Pauline: elle fut reçue. Puis elle fit visite à Mme la comtesse Bertrand, ensuite à ma femme: Mme la comtesse Bertrand et ma femme mirent des cartes chez elle.
L'Empereur paraissait s'amuser des entourages de Mme la comtesse, dont la demeure était vite devenue le rendez-vous des oisivetés civiles et militaires. Un jour l'Empereur me demanda, presque en goguenardant, «si je n'avais pas fait ma cour à la fameuse comtesse», et lui ayant répondu que je ne l'avais vue que de loin, il ajouta: «Vous avez eu raison, car tout fait croire qu'il n'y a là que du gnic et du gnac. Cependant, si elle va aux mines, vous lui en ferez les honneurs et vous l'inviterez à déjeuner.» Le déjeuner était toujours le commencement ou la fin de l'histoire, lorsque l'Empereur me disait d'accueillir quelqu'un à Rio, car il ne me donnait jamais des ordres à cet égard, et quelquefois même il semblait me le demander comme un service, en s'inquiétant toujours des embarras que cela causait à mon épouse.
Quoiqu'il en soit de Mme la comtesse de Rohan avec le gnic et le gnac, comme disait l'Empereur, il n'en est pas moins vrai qu'elle fut invitée à la grande fête que l'Empereur donna pour le second retour tant désiré de la princesse Pauline, et que, de préférence à beaucoup de dames notables du pays, elle eut l'honneur, inconnue qu'elle était, d'être désignée pour la table impériale. La table impériale se trouvait placée dans un petit salon qui tenait au grand salon où était la grande table de tous les invités, et, de sa place, les portes ouvertes, l'Empereur assis aurait pu voir tout le monde. Mais l'Empereur ne s'assit pas: il se promena sans cesse autour des tables suivi de sa cour, et son fauteuil, mis entre ceux de Madame Mère et de la princesse Pauline, resta constamment vide.
Au moment où l'on avait servi, l'Empereur fit sa tournée générale pour s'assurer par lui-même si les dames étaient à leur aise, et, en rentrant au petit salon de la table impériale, il trouva que Mme la comtesse de Rohan-Mignac, par une inconvenance inconcevable, avait, malgré la présence de Madame Mère et de la princesse Pauline, fait asseoir son fils à côté d'elle. Tout le monde était étonné: on se regardait réciproquement pour se demander comment l'Empereur prendrait la hardiesse de ce sans-façon. Madame Mère et la princesse Pauline étaient vraiment interdites. L'Empereur parut: tous les yeux se portèrent sur lui avec une curiosité inquiète; il s'arrêta sur le seuil de la porte, fronça les sourcils, demanda ce qu'était ce garçon, et ordonna froidement qu'on le conduisît ailleurs. Je regardai attentivement Mme la comtesse de Rohan-Mignac: l'ordre de l'Empereur ne lui fit aucune impression, elle laissa faire sans même tourner la tête.
Le dîner fut suivi d'une soirée dansante. À cette soirée dansante, on s'aperçut que la sobriété n'était pas la vertu invulnérable de Mme la comtesse, et il devint impossible de ne pas reconnaître que, par mégarde sans doute, son pied avait glissé jusque dans la vigne du Seigneur, où il avait visiblement laissé des traces.
Alors le charme fut détruit, le nom de Rohan n'eut pas le pouvoir de faire jeter un voile épais sur le double événement du dîner et de la soirée. L'Empereur ne reçut plus la comtesse: le charme était détruit! La comtesse de Rohan-Mignac comprit que son règne était passé. Elle s'occupa rapidement de ses préparatifs de départ; je répète ses paroles d'adieu aux quelques officiers qui l'accompagnèrent: «J'aime mieux l'Angleterre que la France: en Angleterre, les femmes à l'âge de quarante ans sont considérées comme étant encore jeunes, et en France à l'âge de trente ans elles passent pour être vieilles.»
On voulut pourtant savoir ce qu'était véritablement cette comtesse de Rohan-Mignac; il paraît même que l'Empereur désira savoir à quoi s'en tenir positivement sur son compte. Quelques jours après le départ de la dame, on fit circuler la nouvelle suivante: «La comtesse de Rohan-Mignac n'usurpe pas le titre qu'elle porte; mais sa naissance n'est pas à la hauteur du nom qu'elle a acquis. Elle louait des appartements garnis près de la place des Victoires. L'ouragan révolutionnaire menaçait la tête de M. le comte de Rohan-Mignac. Il se cacha dans ces appartements garnis: son hôtesse se dévoua à son service, elle le sauva de plusieurs périls imminents. Ils émigrèrent ensemble. Dans l'émigration, le comte épousa sa bienfaitrice.»