Presque en même temps arriva une autre dame qui avait aussi avec elle un jeune enfant, dont elle se disait la tante, et qui, de son propre aveu, ne venait à l'île d'Elbe que pour admirer de plus près le héros des héros. Mme Dargy ne paraissait avoir guère plus de vingt-cinq ans. Elle parlait fort bien, sa locution (sic) était facile, et, quoique les apparences fussent contre elle, elle n'avait pas du tout à l'extérieur l'air d'une coureuse de bonnes aventures. Son enthousiasme pour l'Empereur paraissait vrai. Sa figure était agréable. D'ailleurs, point de titres, point de prétentions, point de clinquant, et la tournure plébéienne, ce qui est souvent une fort jolie tournure. Compatriote du général Drouot, Mme Dargy crut pouvoir compter sur lui, et, sans y être autorisée, elle se présenta sous ses auspices, ce qui n'était pas bien. La pauvre femme paya sa petite hardiesse: le général Drouot ne la reconnut pas, ou ne voulut pas la reconnaître. Elle se présenta au général Bertrand, elle n'en fut pas mieux accueillie. Alors elle eut recours au supérieur des supérieurs, à l'homme de sa pensée. Cette fois, elle ne fut pas déçue: l'Empereur la reçut avec bonté, il s'intéressa à elle et il lui donna un modeste emploi à la campagne de Saint-Martin. Cet emploi fit un peu jaser. Mais la pâture manqua à la jaserie; elle tomba bientôt d'inanition. Les adorateurs de Mme Dargy eurent hâte de protester contre une pensée qui pouvait égarer l'opinion. Lorsque nous quittâmes l'île d'Elbe, Mme Dargy resta à la campagne de Saint-Martin, et j'ignore de quelle manière elle rentra dans sa patrie. Tout ce que, par la suite, j'ai appris d'elle, c'est qu'elle a écrit des mémoires sur l'île d'Elbe, et que, dans ces mémoires, elle tonne contre le général Drouot ainsi que contre le général Bertrand, petite vengeance rancunière, qui, très certainement, ne donnera pas plus de mérite à son ouvrage. Il m'est d'ailleurs difficile de comprendre comment Mme Dargy a pu écrire des mémoires sur l'île d'Elbe qu'elle n'a pas été à même d'étudier; elle ne peut avoir conservé que le souvenir confus des ouï-dire qui devaient mille fois se répéter et se défigurer dans son petit cercle. On m'a cependant assuré que ces mémoires ont été rédigés par Mme Dufresnoi: je m'incline profondément devant le nom de Mme Dufresnoi, comme devant toutes les gloires nationales; mais Mme Dufresnoi n'était obligée qu'à bien écrire ce qu'elle écrivait. Ces mémoires ont d'ailleurs maintenant une vilaine tache: leur possesseur actuel a bassement cherché à se les faire acheter par les personnes respectables qui y sont calomniées.
Une troisième dame française arriva à Porto-Ferrajo pour voir l'Empereur. Je ne connais rien de plus intéressant que le sentiment de vénération que cette dame avait pour celui qu'elle appelait la gloire de la France. Ce n'était pas de l'exaltation, de l'aveuglement: c'était de la raison, du jugement, de l'expérience, de la conviction, du patriotisme. Mme Giroux était de Versailles: elle touchait à la vieillesse, si elle n'y avait pas déjà atteint. Sa figure était une belle figure de soixante ans, surtout bien expressive. On aimait à l'entendre, on aimait encore plus à la lire. Sans doute cette tête devait être un peu volcanisée, car dans un âge avancé, lorsqu'on n'a pas une fortune assez considérable pour pourvoir aux besoins d'un long voyage, qu'on ne peut pas aller et venir vite, même pour une cause très honorable on ne quitte pas son foyer, sa famille, son existence, et l'on ne va pas sous un ciel lointain se mettre à la merci des événements. Quoi qu'il en soit, Mme Giroux, ne pouvant pas supporter le bannissement de l'empereur des Français, se bannit elle-même, quitta la France et prit la route de l'île d'Elbe. L'Empereur fut touché de ce dévouement, il assura momentanément des moyens d'existence à Mme Giroux. Mais le 26 février arriva, et nous partîmes: Mme Giroux ne put pas nous suivre; le général Bertrand avait oublié de prendre des mesures pour que la pension de Mme Giroux n'éprouvât aucun retard; cet oubli mit Mme Giroux dans un état pénible, et cela aurait pu aller loin si l'épouse de l'un des compagnons de l'Empereur ne s'était pas empressée de remplir un devoir de nationalité.
Une quatrième dame apparut. C'était une dame lucquoise, mariée à Livourne. Dans ses beaux jours, Mme Filippi avait, à l'armée d'Italie, surtout à la retraite de Gênes, fait la pluie et le beau temps, et dans le corps d'armée dont je faisais partie, son nom était devenu un nom célèbre. C'est qu'alors elle était jolie comme un ange: c'est qu'il était vraiment intéressant de voir une jeune femme, vouée à la liberté de son pays, quitter ses pénates, son foyer, toutes les aisances de la vie, et fuyant la bannière autrichienne, rangée sous le drapeau français, habillée en homme, marchant forcément à pied, affronter toutes les misères de la retraite. Mme Filippi était sans doute venue à Porto-Ferrajo avec les souvenirs de sa beauté, mais les souvenirs de la beauté ne sont pas la beauté. On voyait facilement que Mme Filippi n'avait pas toujours été dans le voisinage de la quarantaine, et personne ne refusait de croire à son passé. Toutefois, cela ne la contenta pas: elle nous quitta. L'Empereur l'avait reçue avec une grande bienveillance.
Il y avait à Piombino un Français appelé Louis Guizot, depuis longues années éloigné de sa patrie, et dont le langage même écrit n'était plus qu'un baragouin de sa langue oubliée, mêlée avec la langue italienne non apprise. Ce brave homme cherchait à gagner sa vie le plus honorablement possible, surtout dans les petites entreprises. Il vint à Porto-Ferrajo, il avait avec lui ses deux filles, grandes et charmantes demoiselles. M. Louis Guizot me visita dès son arrivée. L'Empereur se faisait rendre un compte exact de ce qu'étaient les Français qui venaient à l'île d'Elbe avec l'intention apparente d'y fixer leur résidence. On le sait, l'Empereur avait une mémoire immense: je crois qu'il n'existait pas en France un seul nom public qui lui fût inconnu; le nom de Guizot le frappa. Il me demanda si ce M. Guizot était un émigré. Je lui répondis que l'on m'avait assuré qu'il avait fui la tempête révolutionnaire. Il continua: «Savez-vous s'il est parent de ce Guizot qui est attaché à l'abbé de Montesquiou?» Alors, je dus dire à l'Empereur que je ne connaissais M. Guizot que comme je connaissais les Français habitants du Piombinais pour lesquels j'étais assez habituellement un point d'appui, mais que je pouvais lui communiquer ou lui faire communiquer une lettre écrite par M. Guizot lui-même, et dans laquelle il donnait des renseignements sur sa famille. L'Empereur désira de lire cette lettre. Le lendemain, je la lui remis. Je vais copier M. Guizot:
«Je profite des offres obligeantes que vous avez eu la bonté de me faire à l'égard du désir que j'ai de recevoir des nouvelles de mon frère Joseph Guizot. Il y a du même nom un architecte du roi qui, le 19 mai dernier, fut chargé de rétablir le monument de Henri IV, et, par voie indirecte, j'ai appris qu'il a fait et exécuté le projet de la colonne de la place Vendôme. Il était ci-devant ingénieur des ponts et chaussées dans le département de la Loire, résidant à Visigneux, et il était d'Aix, département du Rhône (sic).
«Le Journal des Débats, du mois de juin dernier, annonce que M. Guizot, professeur d'histoire, membre de l'Académie, était nommé secrétaire du ministère de l'Intérieur, et je crois que c'est le fils aîné de mon frère. Il y a dix-huit ans que mon frère l'avait envoyé à Paris pour son éducation. De notre nom positif de famille, il n'a que mon frère et moi, une famille dans la Bourgogne et les parents de notre département. Mon frère et moi, nous avons beaucoup voyagé en France et à l'étranger. Par des circonstances fâcheuses, je suis depuis dix-sept ans privé de la correspondance d'un si digne frère, quoique nous fussions les deux plus intimes de la famille. J'espère, Monsieur, que par votre canal, j'aurai des nouvelles d'un frère qui m'est si cher, et dont je ne pourrai jamais oublier les grandes qualités, car sa conduite a toujours été celle d'un homme estimable.»
Après la lecture de cette lettre, l'Empereur me dit: «J'avais d'abord cru que c'était un agent politique qu'on nous envoyait, mais j'étais dans l'erreur, et le pauvre diable ne paraît venir ici que pour y trouver quelque ressource. Je voudrais faire quelque chose pour lui, quoique ce ne soit pas un nom des nôtres. Voyons, il ne faut pas qu'on dise que nous sommes rancuneux.» Je lui observai qu'il pouvait le nommer à un emploi de surveillance que je lui indiquai: l'emploi était donné depuis quelques jours. Alors l'Empereur me chargea de voir si le commandant du génie n'avait pas encore à donner quelques travaux d'entreprise. M. Guizot resta environ quatre mois à Porto-Ferrajo; je crois qu'il nous quitta pour aller à Marseille.
CHAPITRE III
LES FÊTES ET LES DISTRACTIONS IMPÉRIALES.
LA PRINCESSE PAULINE.
I.--Les fêtes.--Fête patronale de San Cristino.--Banquet de la garde nationale et de la garde impériale.--Bals au palais.--La Saint-Napoléon.--Fête du roi Georges d'Angleterre.