Un vent impétueux dérangea le feu d'artifice. J'ai dit que le feu d'artifice représentait un arc de triomphe; sur le fronton de cet arc de triomphe on lisait: «À l'Empereur.» Le vent éteignit tous les lampions de la première lettre, de la quatrième, de la neuvième et enfin de la dixième, de telle sorte que les lettres restantes formaient ce mot, «le père»; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que «le père» fut la dernière clarté qui cessa de briller. Le peuple fit attention à cela; l'Empereur fut peuple à cet égard.

L'illumination fut générale dans toute l'étendue du mot; chacun disputa de goût et d'éclat, il y avait de fort belles illuminations. La mienne remporta le prix: je le dis avec plaisir. J'avais huit croisées de façade. Je fis faire des lettres en bois aussi grandes que les croisées: une ancre d'espérance, aussi en bois, qui avait vingt pieds de long, rompait à angle droit le centre de la ligne horizontale des lettres, et chaque lettre avait au-dessous d'elle une étoile qui l'égalait en largeur; les huit lettres étaient dominées par une seule lettre, un A; ces huit lettres formaient le nom de Napoléon. J'avais fait garnir cette charpente de lampions tricolores aussi resserrés que possible. Dès qu'on l'eut éclairée, le public accourut devant ma maison, et il m'honora de ses applaudissements répétés. On prévint l'Empereur: l'Empereur se rendit chez le capitaine du port qui restait en face de chez moi, et il regarda longuement. Le colonel Campbell prétendait que mon allégorie était trop explicite. Je ne savais pourtant rien des projets de l'Empereur; je ne crois pas même qu'à cette époque l'Empereur eût des projets. Le peuple veilla toute la nuit.

Tandis que le peuple veillait dans les rues, la haute société veillait au bal, et le soleil dispensait sa lumière lorsque les danseurs se séparèrent. L'Empereur alla voir danser, Madame Mère aussi; tous deux partagèrent la joie commune. La comtesse Bertrand ne parut pas: un malheur de famille la retenait chez elle. Il y eut un acte de juste sévérité exercé contre une femme française; cette femme avait une mauvaise conduite; un de ses adorateurs lui avait procuré un billet; elle s'était rendue au bal la première. On la pria de se retirer; appuyée qu'elle se croyait par des protecteurs, elle refusa, et alors, usant d'autorité, on la fit sortir; les protecteurs ne la protégèrent pas.

Entre la fête de saint Cristino et celle de saint Napoléon, il y avait eu, en rade, une fête anglaise qui surprit les Elbois. Le 4 juin, vers midi, je reçus l'invitation suivante: «Le capitaine Towers, de la frégate de Sa Majesté Britannique, prie Monsieur et Madame Pons de lui faire l'honneur d'assister à une fête impromptue donnée à l'occasion de la naissance de S. M. le roi Georges, ce jour à cinq heures et demie.» Cette invitation me fut apportée par un officier anglais, qui, de la part de son commandant, me pria de vouloir bien lui dire s'il n'y avait personne d'oublié sur une longue liste qu'il me présenta, et que la municipalité lui avait donnée. Il ne pouvait guère y avoir des oublis, car c'était vraiment la levée en masse des personnes présentables. J'y ajoutai pourtant un nom. Cet officier, sa liste à la main, guidé par un valet de ville, alla de porte en porte, et, verbalement, pria tout le monde d'assister à la fête impromptue. Cet officier parlait bien le français, moins bien l'italien; il avait d'ailleurs des manières distinguées.

J'avoue que ma première impression fut de trouver cette fête blessante. Il me semblait que c'était de mauvais goût que de fêter le souverain vainqueur en présence du souverain vaincu. Je croyais que la rade de Livourne aurait mieux convenu à cette ovation. Je fus consulter le général Drouot. L'Empereur ne lui avait rien fait dire, et il était aussi embarrassé que moi; il courut chez l'Empereur. L'Empereur regardait la fête anglaise comme une fête de famille, il désirait que j'acceptasse l'invitation, même que j'allasse à bord de la frégate «avec ma femme et mes enfants qu'il aurait du plaisir à voir».

Je fus donc avec ma femme et mes enfants à bord de la frégate anglaise. Les Anglais nous accueillirent avec une politesse extrême.

Tous les canons avaient été mis dans la cale. L'entrepont formait une vaste salle à manger. La table tenait toute la longueur que la frégate avait pu permettre de lui donner. Sur le pont, avec des voiles et des drapeaux, l'on était parvenu à constituer un beau salon dansant, dans lequel le capitaine Towers avait fait élever un trône pour l'Empereur. La frégate était complètement pavoisée: le pavillon elbois tenait la première place.

L'Empereur arriva: tout l'état-major alla le recevoir à l'échelle. On ne pouvait pas le saluer avec l'artillerie, parce qu'il n'y avait plus de canons montés, mais l'équipage, rangé sur les vergues, lui adressa trois hourras bien nourris, et l'Empereur, le regardant, ôta son chapeau. Il passa ensuite sur le gaillard d'arrière: là, tout le monde se rangea en cercle, et l'Empereur, comme s'il était chez lui, la main gauche dans son gousset, selon son usage, répéta à l'avenant les questions insignifiantes qu'il faisait presque toujours en pareille circonstance. Il ne cherchait pas à fatiguer son esprit par des à-propos particulièrement applicables à chacune des personnes qu'il interrogeait: ce n'était pas son moment d'éclat. Lorsque le cercle fut rompu, l'Empereur demanda un interprète, et il alla parler à des matelots, surtout à un contremaître qu'il avait entretenu plusieurs fois pendant sa traversée de Fréjus à l'île d'Elbe. Il semblait que tout l'équipage était avide de le revoir: la figure de ces braves gens exprimait le contraire de la perversité de leur gouvernement. Le capitaine Towers était dans une admiration sincère pour l'Empereur: il le suivait sans cesse d'un regard plein de respect et d'intérêt, il avait une de ces figures ouvertes qui inspirent de la confiance.

J'en étais encore à ma grande brouillerie avec l'Empereur. Je ne l'approchai pas. Il vint à moi, il me demanda ma femme et mes enfants, je me hâtai de les lui présenter. Il loua beaucoup ma femme de la manière remarquable dont elle remplissait ses devoirs maternels, qu'il appela de saints devoirs. Il avait déjà dit au général Drouot «que ma femme était un noble modèle des bonnes mères». Il s'amusa beaucoup à faire jaser ma fille aînée, qui, toute petitote (sic), ne pouvant en aucune manière comprendre la grandeur du personnage qui s'occupait d'elle, lui disait des choses enfantines que l'Empereur trouvait aimables, parce qu'elles étaient ingénues et qu'elles lui prêtaient à rire: cet amusement dura assez pour que tout le monde en fît la remarque. Ma fille cadette n'était pas encore en état de bien répondre. J'étais fort aise de la distinction impériale dont ma fille aînée jouissait, parce qu'elle me prouvait que l'Empereur, qui semblait m'en vouloir, n'en voulait pas du moins aux êtres que je rapprochais le plus de mon coeur. J'eus aussi mon moment de faveur, suite naturelle de celle dont ma famille venait d'être honorée. L'Empereur me fit signe d'aller à lui: «Vous ne vouliez pas venir ici?--Je ne croyais pas devoir y venir.--Pourquoi?--Parce qu'il ne me semblait pas séant que l'on affectât de fêter sous vos yeux le prince qui a le plus contribué à vos malheurs.--C'est un devoir pour les Anglais de célébrer cette fête partout où leur service les appelle.--Le service de ceux-ci les appelle au moins autant à Livourne qu'à Porto-Ferrajo, puisqu'ils sont les trois quarts du temps à Livourne, où ils étaient hier encore.--C'est vrai.--Ensuite ils viennent nous dire que c'est un impromptu; oui, un impromptu prémédité! du drap noir cousu avec du fil blanc!--Comme tout ce que font les Anglais. Le capitaine Towers n'est pour rien dans cette combinaison, c'est une idée du colonel Campbell. Le colonel Campbell est l'âme damnée de son gouvernement, son mandat est de me nuire. Il cherche à me nuire, il m'a plusieurs fois ennuyé. Ne vous engage-t-il plus à rentrer en France?--Non, Sire, et bien lui en vaut, car la patience a un terme.--Gardez-vous bien de la perdre! C'est dans mon intérêt que vous devez la garder. On ne manquerait pas de me susciter une affaire générale en vengeance d'une affaire particulière. Le gouvernement anglais ne cherche qu'à me perdre: il ne me pardonnera jamais d'avoir été le Français le plus acharné à briser sa suprématie. Ce n'était pas la haine qui me faisait agir, c'était le devoir, c'était l'amour de la patrie. Aussi tous les Anglais de bonne foi m'honorent. Si j'allais en Angleterre, le gouvernement anglais aurait peur de mon influence, et il me ferait partir.»

J'aurais payé beaucoup pour pouvoir prolonger cet entretien, mais l'Empereur s'aperçut qu'il retardait le repas. Il me dit: «Je commence à être un embarras, et il est temps que je m'en aille.» Dès qu'il fut levé pour partir, le capitaine Towers vint lui faire une demande à voix basse, et l'Empereur lui répondit hautement: «Madame Pons!»