On chanta des couplets de circonstance qui finissaient par ce refrain:
Jurons, jurons ensemble
Honneur, fidélité!
et, d'enthousiasme, tout le monde jura honneur, fidélité. Les tables du banquet étaient dressées sur la terrasse de la Porte de mer; des croisées de ma maison dominaient cette terrasse. J'avais chez moi six canons de bronze du calibre d'une grosse carabine, et qui jusque-là n'avaient servi que d'ornement militaire. Ils n'équivalaient pas même à de petits mortiers. Ma femme, associée de coeur et d'âme à tous les témoignages de nationalité, eut l'heureuse idée de faire à mon insu dresser ces canons en batterie à l'une des croisées, et lorsque le général Cambronne porta la santé de l'Empereur, l'artillerie en miniature mêla son bruit aux cris de joie. Cette surprise, bien appropriée à la fête des preux, la couronna joyeusement, et un vivat général de gratitude salua Mme Pons. Tous les officiers de la garde me témoignaient beaucoup d'affection: il était donc naturel que je portasse un toast; je le portai ainsi: «À la liberté! Puisse-t-elle devenir au monde moral ce que le soleil est à l'univers physique!» Ce n'étaient pas les habitudes impériales. L'Empire comprenait mieux l'égalité que la liberté: on pourrait même dire que l'Empire ne comprenait que l'égalité. Toutefois, mon toast fut accueilli avec un sentiment d'approbation extrême. La plupart des braves vinrent me presser la main. C'est que le mot de liberté fait vibrer tous les coeurs nobles et généreux.
L'Empereur s'était affligé de ce que la princesse Pauline n'avait pas pu assister à la fête de saint Cristino; il s'affligeait encore de ce qu'elle n'assisterait pas à la fête de saint Napoléon, il le disait souvent. Il eut même un moment la pensée de faire retarder cette nouvelle manifestation. Mais il comprit la difficulté d'arrêter le mouvement populaire, il laissa faire.
Porto-Ferrajo se lançait dans une voie immense d'affection. Mais c'était pourtant une voie de perdition pour les finances générales de la commune et pour les finances particulières de ses notabilités. Les rentrées de la commune ne couvraient pas, à beaucoup près, les dépenses qu'elle s'imposait. Il fallait donc indubitablement qu'elle recourût aux emprunts publics, onéreux dans tous les pays du monde, plus particulièrement dans les pays pauvres. Il n'y avait pas six familles à Porto-Ferrajo dont la fortune fût au niveau des sommes que coûtait le luxe inusité de leurs femmes. Sans doute, l'Empereur, en occupant des milliers de bras, faisait couler l'or à grands flots, mais il le faisait couler par le travail, et la généralité des personnes de faste ne travaillait pas. Les marchands gagnaient parce qu'ils vendaient haut la main toutes leurs marchandises, bonnes et mauvaises. Les rentiers perdaient parce que le renchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie matérielle devenait chaque jour moins en rapport avec l'immobilité de leurs revenus: ils ne pouvaient pas faire faire pour cent francs ce que, avant l'arrivée de l'Empereur, ils faisaient faire pour cinquante francs, tandis que la valeur de leurs rentrées n'avait pas augmenté d'un centime. N'importe, l'on était notabilité; et pour ne pas déchoir par la mise, on s'exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays; on n'aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l'on cherchait à s'en procurer une plus belle; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour: tout cela conduisait à une catastrophe. L'usure de Porto-Ferrajo aurait fini par dévorer le patrimoine de la bourgeoisie rentière, comme l'usure de Florence dévore les domaines de la vieille noblesse.
Quoi qu'il en soit, l'on se prépara à célébrer dignement la fête de l'Empereur, et la municipalité n'épargna aucune des somptuosités qui pouvaient être à sa portée. On construisit une grande salle en bois sur la place d'Armes, on éleva un arc de triomphe pour un beau feu d'artifice, et l'on organisa une course de chevaux: c'était immense pour la localité.
Enfin le 15 août arriva. Les salves d'artillerie commencèrent les joies de la journée. Le lever de l'Empereur eut vraiment quelque chose d'extraordinaire; toutes les magistratures populaires de l'île s'y trouvaient, et jamais aux Tuileries l'Empereur ne fut si bien entouré: il semblait le comprendre, ses paroles d'émotion se succédaient, on voyait que sa manière était supérieure à celle du souverain agréant des hommages: c'est que c'était celle de l'homme recevant des sentiments. Tout le monde emporta de nobles souvenirs de ce lever. On alla aussi complimenter Madame Mère: Madame Mère joignit ses voeux aux voeux universels.
Les cérémonies religieuses eurent cet éclat presque mondain qui sert plus à éblouir les yeux qu'à satisfaire le coeur, et dont l'Italie fait un si grand abus que son culte du catholicisme romain ne semble pas le même que celui que l'on exerce en France. L'Empereur se rendit en grand apparat à la messe. La garde nationale et la garde impériale étaient sous les armes formant la haie, et je ne crois pas que la fête eut rien de plus magnifique. La sortie de la messe offrit un spectacle curieux: toutes les toilettes du jour, se disputant un regard de l'Empereur, forcèrent les rangs militaires, prirent leur place, et la perturbation de joyeuseté fut telle qu'on ne songea pas même à battre aux champs.
Il en fut à peu près de même à la course des chevaux: les dames prirent d'assaut toutes les places sur lesquelles l'oeil de l'Empereur pouvait planer. Ce divertissement n'était pas ordinaire à Porto-Ferrajo, parce qu'il fallait y faire venir les chevaux du continent. Aussi il fit un grand plaisir, même à l'Empereur.