Chose remarquable: l'Empereur, qui apprenait avec indifférence, du moins ostensiblement, tout ce que la réaction antisociale vociférait contre ses injustices, contre ses tyrannies, éprouvait une sensation douloureuse en lisant dans les journaux ce qu'on disait de son affaissement moral, et il ne cachait pas sa peine.

II

DEUX JOURNÉES DE RIO.--MONTE GIOVE.

Le général Bertrand était le gouverneur-né du palais impérial de Porto-Ferrajo: son titre de grand maréchal lui donnait également la haute main sur le palais impérial de Longone, et cependant l'Empereur avait nommé quelqu'un de confiance au gouvernement de ce dernier palais: cela ressemblait à quelque chose, mais en réalité ce n'était rien, absolument rien. Tous les ordres étaient l'oeuvre du général Bertrand, lorsque l'Empereur n'avait pas lui-même pris directement l'initiative, ce qui arrivait presque toujours. On ne connaissait pas d'autres palais impériaux à l'île d'Elbe, ni rien qui fût destiné à une demeure impériale: néanmoins, tout à coup il surgit de terre un palais impérial. Personne ne s'en doutait, moi encore moins que personne, et ce fut l'Empereur qui me l'apprit. Le général Drouot m'avait averti que l'Empereur voulait me parler; il avait ajouté avec satisfaction: «Nous irons vous voir.» Je trouvai l'Empereur dans une apparence de contentement manifeste. Il me demanda de suite si le grand maréchal m'avait prévenu que j'étais nommé gouverneur du palais impérial de Rio. Et comme il me fit cette demande d'un air presque riant, je crus que c'était une plaisanterie, et je lui répondis sur le même ton: «C'est-à-dire gouverneur de ma maison.» Ma réponse ne fit pas précisément de peine à l'Empereur, puisqu'il la prit par son bon côté, mais il cessa de sourire, et il ajouta: «Vous resterez là jusqu'à ce que je vous aie fait préparer un autre logement dans lequel vous serez beaucoup mieux. Lorsque j'aurai un chez-moi, que je ne vous dérangerai plus, j'irai souvent à Rio.» Alors je compris que la chose était sérieuse, que ma réponse était presque une balourdise, et je fis observer à l'Empereur que je ne savais rien: «Je m'en suis douté», répliqua l'Empereur, et alors il continua à me parler d'un ton de bonne humeur, ce qui me fit plaisir, car j'étais au regret d'avoir laissé échapper des paroles irréfléchies. L'Empereur poursuivit: «Mais en attendant que je puisse être chez moi, il faut que vous me receviez encore chez vous, et demain j'irai vous demander l'hospitalité: je coucherai à Rio.»--Coucher à Rio! C'était m'annoncer qu'il n'y viendrait pas seul. Vouloir y aller le lendemain, c'était ne pas me donner le temps nécessaire pour une réception convenable. Je priai l'Empereur de retarder son voyage d'un jour. Il me répondit: «C'est comme si vous me demandiez de vous mettre à même de faire beaucoup plus de dépense que je n'ai l'intention de vous en occasionner, et je veux éviter cela. Je me rendrai demain à Rio. Nous irons visiter la forteresse de Monte Giove.» Il n'y avait pas à répliquer.

Cette seconde hospitalité devait, comme la première, fourmiller de particularités plus ou moins importantes, et elle pourrait facilement fournir des matériaux pour un chapitre étendu. Alors j'étais dans les bonnes grâces de l'Empereur; j'avais déjà part à ses confidences.

Depuis le repas que je lui avais donné à son arrivée, l'Empereur n'était venu à Rio-Marine que pour s'y reposer ou pour s'y rafraîchir en passant. Les marins riais désiraient de le voir séjourner au milieu d'eux. L'Empereur dut être satisfait du plaisir que sa présence faisait éprouver.

Monte Giove, qui donne son nom à la seule forêt que l'île d'Elbe possède, est couronné à son faîte par un plateau assez spacieux, au centre duquel on trouve les vestiges d'un monument que les indigènes considèrent comme les débris d'un ancien temple de Jupiter, et qui sont les restes d'une tour de défense que les Riais avaient élevée pour se garantir des irruptions barbaresques du moyen âge. Il est impossible d'avoir une vue plus admirable que celle qu'on a du plateau qui couronne le Monte Giove. L'oeil peut promener son regard depuis le mont Argental jusqu'au golfe de la Spezia, distinguant tous les objets qui l'intéressent, et en suivant la crête des Apennins jusqu'à la hauteur de Gênes. On compte facilement les navires qui sont sur la rade de Livourne, plus facilement encore la quantité prodigieuse de barques de pêche qui ressemblent parfaitement à des papillons effleurant la surface des flots. On croit toucher à toutes les îles qui peuplent la mer Tyrrhénienne. Ce qu'on éprouve sur ce plateau, c'est de la contemplation, c'est une ferveur religieuse. Je ne l'ai jamais visité sans me dire qu'un athée y serait mal à son aise, car tout y révèle la divinité.

L'Empereur donna le signal du départ pour le plateau de Monte Giove. Nous suivîmes la route parallèle à la côte. L'Empereur, qui de la mer avait examiné les batteries, voulut les connaître du côté de terre, et il alla les visiter. Il alla visiter aussi les filons du minerai de fer et les antiques usines de fonte; il fut complètement de mon avis; il me dit: «Vous me reconduirez ici.» La route était pittoresque et assez facile jusqu'au pied de Monte Giove. Mais arrivés au pied de Monte Giove, nous ne trouvâmes que des sentiers étroits, scabreux, et, en approchant du sommet, il fallut mettre pied à terre. L'Empereur grimpa comme toute sa suite en s'appuyant sur un bâton qui dès lors devint son bâton, et enfin, un peu fatigué, il atteignit au terme de sa course. Chaque bel arbre qu'il avait vu lui avait fait pousser un cri de joie, et il avait vu beaucoup de beaux arbres. De manière qu'en arrivant au lieu de halte forcée, on pouvait croire que ses cris de joie étaient épuisés et que son contentement deviendrait silencieux. Nous nous trompions! Dès qu'il eut posé le pied sur le plateau, qu'il plana sur le vaste horizon qui de toutes parts se développait devant lui, ses exclamations nous étonnèrent, et, pendant une demi-heure, elles nous obligèrent à remarquer des beautés qui auraient peut-être échappé à notre attention. Ce premier mouvement passé, l'Empereur alla s'asseoir sur un amoncellement de pierres provenant de la démolition de la tour de Giove, et en s'asseyant, il dit: «Même les monuments périssent!» Cette pensée l'amena à philosopher sur le néant des grandeurs humaines, et il termina sa péroraison par ces paroles remarquables: «Bien fou celui qui se croit à l'abri des coups du sort.»

Lorsqu'il fut reposé, l'Empereur examina avec une grande attention s'il existait quelque chose dans les restes du monument détruit qui pût avoir quelques rapports avec un ancien temple, et il se convainquit que ce n'était qu'une tour de sûreté pour se garantir des pirates. Après cet examen, l'Empereur se livra à l'inspection du plateau, et, l'inspection terminée, son imagination ardente, impétueuse, sans bornes, lui fit tracer le plan d'une campagne solitaire, unique, merveilleuse: là, le bâtiment principal; là, les dépendances; là, un jardin; là, une citerne; là, un bouquet d'arbres, puis un sentier couvert qui irait jusqu'aux bords de la mer, puis un peu de chasse, puis deux ou trois petites fermes, puis des vaches, puis un troupeau, puis... il alla reprendre son siège sur les ruines du prétendu temple de Giove, et là, il revint à des idées philosophiques: «Voyez, nous dit-il, quelle est la faiblesse de notre nature! Je suis plus pauvre que Job, et pourtant je fais travailler mon esprit pour dépenser de l'argent.» Ensuite il fit des calculs. Les calculs ne lui sourirent pas. Il se leva en murmurant ces mots: «Je ne suis pas assez riche!» et enfin, après un combat entre sa pauvreté et son agrément, sa pauvreté ayant vaincu, il parla de retourner à Rio. Mais il répéta maintes fois: «Pourtant ce serait une retraite d'une beauté idéale.» Alors ce n'était qu'un rocher presque nu: il aurait fallu bien du temps pour lui redonner une nature végétale.