L'exploration du plateau amena une scène qui passa presque inaperçue. L'Empereur était très mécontent de la conduite de la grande-duchesse de Toscane: tout le monde savait cela. L'oeil fixé sur le Piombinais, l'Empereur demanda à quelqu'un de sa suite, homme du pays, ce que faisait la grande-duchesse à Piombino, et cet homme, croyant faire la cour à l'Empereur, lui répondit crûment «qu'elle faisait l'amour». L'Empereur cessa de lui parler, il ne le regarda plus. Tourné de mon côté, il me dit: «Je l'ai arrêté sur-le-champ pour l'empêcher d'aller trop loin», et il ajouta: «Quelle est votre opinion?» Je répondis que, envoyé à l'île d'Elbe pour administrer, je m'étais borné à administrer. L'Empereur continua: «Cependant vous devez connaître les changements qui se sont opérés dans la principauté de Piombino?» Je répondis à l'Empereur: «Ceci est autre chose; je n'ai pas à me taire. Le gouvernement de la grande-duchesse a fait beaucoup de bien au peuple piombinais.» L'Empereur me témoigna son contentement par un signe de bonté, mais se tournant de suite vers la personne qui lui avait adressé la première parole, il lui dit avec l'accent du blâme: «Je suis sûr que vous ne savez rien de cela», et il marcha.

Nous retournâmes à Rio-Marine par le chemin de Rio-Montagne. L'Empereur alla à l'ermitage de sainte Catherine qu'il connaissait déjà. Il alla aussi examiner un terrain où l'on assure qu'il y a des carrières de marbre; il ne fut pas bien convaincu; néanmoins il ordonna quelques travaux d'examen.

J'avais évacué le palais impérial. Je m'étais retiré dans ce qu'on appelait l'hôtel des employés, que j'avais fait bâtir et que l'Empereur me destinait. L'Empereur fit une visite à ma femme; il lui renouvela la promesse de la loger mieux qu'elle ne l'était dans le soi-disant palais qu'elle venait de quitter. Et, comme de juste, il fit lui-même le plan d'un appartement complet. Chose singulière: ce plan tout de la main de l'Empereur, laissé par lui à ma disposition, devenu ma propriété, a été détourné de mon cabinet, et dernièrement à Florence l'on a voulu me le vendre. Mais on le mettait à un prix trop haut pour moi.

Un beau jardin qui était mon ouvrage attenait au nouveau palais impérial, et dans ce beau jardin, devenu aussi propriété impériale, mais dont je conservais la jouissance, il y avait un joli petit réduit où j'avais l'habitude d'aller étudier. À cette époque j'écrivais un ouvrage qui m'obligeait à méditer Télémaque, et cet ouvrage était dans le réduit de mes méditations. Sans doute entraîné par la situation de l'Empereur, par la multiplicité des travaux qui se faisaient sur l'île d'Elbe, j'avais marqué, au crayon noir, les passages suivants, et le livre était resté ouvert à cet endroit:

«Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs, le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre, etc.

«Minos n'a voulu que ses enfants régnassent après lui qu'à condition qu'ils régneraient d'après ses maximes: il aimait encore plus son peuple que sa famille.

«Je fus réduit à me réjouir de posséder avec un petit nombre de soldats et de compagnons qui avaient bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette terre sauvage et d'en faire ma patrie, ne pouvant plus jamais espérer de revoir jamais cette île fortunée où les dieux m'avaient fait naître pour y régner, etc. Ainsi tomberont tous les rois qui se livreront à leurs désirs et aux conseils des Flatteurs.»

L'Empereur était entré dans son appartement. Il faisait chaud, extrêmement chaud, et l'on pensait qu'il s'était renfermé pour avoir de la fraîcheur en se mettant plus à l'aise. Sa suite s'était un peu dispersée; chacun était allé çà et là chercher de l'ombre. Je me promenais depuis quelque temps avec un chambellan, bon enfant, mais mauvaise tête et surtout mauvaise langue. Nous discutions assez vivement sur la vie politique et religieuse de Pie VII; le chambellan se servait d'expressions offensantes pour ce Saint Père. Je n'étais pas de son avis; je le blâmais, et nous en étions presque à des paroles de vivacité. Tout à coup, l'Empereur, que l'on croyait mollement étendu sur un lit de repos, sortit de mon réduit, vint à nous d'un air courroucé et, apostrophant le chambellan avec sévérité, lui dit: «Des opinions comme les vôtres, monsieur, exprimées par des personnes qui m'approchaient, ont induit l'Europe en erreur, et ont fini par faire croire que j'avais maltraité Notre Saint Père. Je vous sais mauvais gré de ce que je viens d'entendre. Veuillez bien ne pas récidiver.» Cela dit, sans attendre une réponse ou une excuse, l'Empereur tourna le dos au chambellan et il se retira. Le pauvre chambellan était terrifié, se croyant perdu. Un instant après, l'Empereur n'y pensait plus.

Resté seul, j'entrai dans mon petit réduit chéri, je feuilletai le Télémaque, et à mon tour je fus saisi d'étonnement. J'avais laissé le livre ouvert, je le retrouvais fermé et avec une oreille à différentes pages que l'on avait sans doute voulu m'indiquer. Ce ne pouvait être que le fait de l'Empereur. Je me hâtai de regarder. L'Empereur avait accompagné à coups de plume les coups de crayon par lesquels j'avais signalé les passages que j'ai cités avec une scrupuleuse fidélité. Quelle pouvait être l'intention de l'Empereur? Pourquoi ne m'avait-il pas de suite interrogé sur la précaution que j'avais prise de marquer certains passages? Mon anxiété ne fut pas de longue durée. En sortant du petit réduit, je vis l'Empereur sur une terrasse: il me regardait en riant, et il m'appela; j'accourus, je répète son colloque:

«Vous commentez donc le poème de Fénelon, car je crois que c'est ainsi qu'il faut appeler son immortel Télémaque?

--Je l'explique comme je le comprends. Mes explications sont écrites pour que mes enfants puissent en profiter dès qu'ils seront à même de les comprendre.

--Vos coups de crayon me prouvent que vous faites des allusions à ma personne?

--Ils vous prouvent mal; mes allusions s'adressent toutes à votre gouvernement.

--En quel sens?

--Pour l'intérieur, en plus d'un sens, par la raison que tous mes sentiments sont fondés sur le principe éternel de la souveraineté nationale.

--Et pour l'extérieur?

--Tout à votre avantage: vous étiez l'enfant de la révolution; malgré vous, vous représentiez la révolution, et, en vous détruisant, on croyait détruire la révolution comme on croyait l'anéantir en anéantissant la république. Voilà la base fondamentale de toutes les guerres que la France a eu à soutenir.

--Ne vous laissez pas trop aller à un entraînement patriotique. Examinez bien les causes, quels qu'en soient les effets: c'est le seul moyen d'être juste.

--C'est à quoi je m'applique.

--Fénelon fabriquait des rois divins. Mais les rois sont des hommes, un assemblage de défauts et de qualités, de vices et de vertus. Les plus grands rois sont ceux qui sont les moins imparfaits. Cette opinion doit vous aller?

--Elle m'enchante.

--Tant mieux!» Et l'Empereur, vraiment satisfait, changeant la conversation, me loua d'avoir «rembarré le chambellan».

Il me serait difficile de rendre avec exacte précision tout le plaisir que ce colloque me fit éprouver, et, après un long enchaînement de vicissitudes, j'en conserve encore l'impression d'un souvenir joyeux. C'est que depuis bien du temps je désirais avec ardeur pouvoir franchement manifester à l'Empereur la plénitude de mes sentiments patriotiques: de là, mon contentement de la circonstance qui semblait être venue tout exprès au-devant de moi. J'avais bien dit à l'Empereur que j'étais l'ami du peuple, l'apôtre de la liberté, mais en passant, et l'Empereur n'avait pas paru m'entendre. L'Empereur n'avait pas froncé les sourcils en m'écoutant.

Il était temps de dîner. Nous attendions que l'Empereur donnât le signal d'aller à table, mais il ne se pressait pas, quoiqu'il eût deux fois regardé sa montre, et j'étais étonné, j'étais surtout étonné que ma femme ne fût pas invitée. L'Empereur perdit patience, il s'approcha de moi, et il me dit sans élever la voix: «Mme Pons se fait bien attendre.» Je fus forcé de lui répondre que ma femme n'avait pas été invitée. L'Empereur fut très surpris et très fâché de cet oubli; il avait chargé le général Bertrand de l'invitation, et même de demander à Mme Pons s'il n'y aurait pas une autre dame à inviter, afin qu'elle ne se trouvât pas seule avec des hommes. Le général Bertrand ne connaissait pas les habitudes matinales de ma femme; avant le départ de Monte Giove, il avait cru qu'il était trop à bonne heure (sic) pour aller chez elle, et ensuite le voyage avait effacé cela de son souvenir. L'Empereur l'envoya de suite chercher Mme Pons; le général courut pour la prendre, et à peine lui donna-t-il le temps de mettre ses gants. Ma femme était en grande toilette, mais en deuil, et c'est dans l'habillement de deuil qu'elle se présenta à l'Empereur. L'Empereur avait une antipathie profonde pour les habillements noirs: ma femme ne savait pas cela, le général Bertrand ne la prévint pas. L'Empereur, en voyant le deuil, devint sombre, et il ne se dérida pas un moment pendant le temps qu'il resta à table. Ce n'était pas de la mauvaise humeur: c'était une pensée douloureuse qui l'oppressait. Toutefois, il fut parfait pour ma femme. Le général Drouot m'assura que l'Empereur avait dû se faire un grand effort pour rester une heure à côté d'une dame en deuil. Il n'avait permis qu'à Mme Duroc de paraître ainsi à la cour. Le général Drouot n'avait jamais pu connaître ni présumer la cause de cette antipathie.