VI.--Résumé des travaux.--Défense de l'Île.
I
LA MAISON DE PONS.
Quant à la manière de me loger, l'Empereur avait plutôt sollicité qu'ordonné. Je pouvais donc faire ce que je croirais le plus convenable pour le rôle de représentant impérial qu'à mon corps défendant je devais jouer à Rio-Marine. Mon intention est seulement de faire comprendre que le fardeau était quelquefois un peu lourd, qu'il le devenait davantage du moment où je n'étais plus logé d'une manière digne des hôtes de l'Empereur qui m'arrivaient sous ses auspices.
L'Empereur m'autorisait à prolonger ma demeure dans le palais impérial, mais les maçons allaient s'emparer des appartements, et je ne pouvais pas faire dormir ma famille au milieu des décombres. Je dis dans le pays que je cherchais à me loger: j'eus immédiatement tout le pays pour logement. Deux des propriétaires les plus aisés se hâtèrent de me céder leurs maisons qui étaient contiguës, et je les fis communiquer. Le directeur des travaux des mines vint à la tête de cent ouvriers pour transporter mes meubles; la chose fut faite comme par enchantement, et, sans le moindre embarras, je me trouvai tout à fait installé.
J'étais à peine installé chez moi que l'Empereur aurait pu désirer que je fusse encore chez lui. L'Empereur reçut la visite de lord Bentinck et de (nom en blanc), et les traita somptueusement. Mais le contre-coup tombait sur moi, pauvre chétif, qui étais aussi à peu près déchu, du moins d'habitation. L'avis qu'on me donna de la visite de ces deux personnages, extrêmement polis selon l'usage, semblait pourtant m'enjoindre de les recevoir avec distinction: le grand maréchal accompagnerait les hôtes de l'Empereur. C'était presque de l'étiquette; je me le tins pour dit.
En effet, le grand maréchal à la tête du cortège britannique arriva à Rio-Marine, et, par habitude, il alla descendre au palais impérial, où il ne trouva que des travailleurs, ce qui fit rire les Anglais, sans pourtant amuser leur conducteur. La société vint me trouver; je la reçus de mon mieux. La veille, j'avais aussi une autre compagnie anglaise assez nombreuse. Le grand maréchal croyait que j'aurais dû tenir bon dans le palais impérial; je n'étais pas de son avis; il me semblait, au contraire, que j'avais bien fait. La journée ne fut pas sans plaisir: la simplicité de la maison ne changea rien à la bonté des mets, à la qualité des vins, et les illustres (sic) de la Grande-Bretagne mangèrent et burent comme si de rien n'était. Ils furent d'ailleurs très aimables; je fis pourtant une petite malice à lord Bentinck: je lui parlai contre ceux qui avaient corrompu la grande-duchesse Élisa, et il y était pour sa part. Il me dit «que la grande-duchesse Élisa n'avait pas besoin d'être corrompue», ce qui était un peu vrai.
De retour à Porto-Ferrajo, le général Bertrand rendit compte à l'Empereur, et il lui fit connaître l'état de ma demeure. Sur quoi l'Empereur, sans même attendre de m'avoir parlé, m'envoya l'autorisation de reprendre possession du palais impérial, et je dus lui faire observer que la chose n'était plus faisable. Je me hâtai néanmoins d'aller le remercier de sa bonté; il me dit dès que je l'abordai: «Retournez au palais impérial aussitôt que cela vous sera possible; casez-vous y encore, et alors vous continuerez à me recevoir.» Il ajouta: «Le jardin n'a pas cessé d'être à Mme Pons», ce qui décida Mme Pons à y retourner. On ne pouvait pas être meilleur que ce que l'Empereur était pour moi dans cette circonstance, mais il oubliait qu'il avait fait disparaître toutes les petites pièces pour n'en avoir que de grandes. Je conservai ma maison bourgeoise, et désormais tous les recommandés de l'Empereur durent descendre dans une demeure passablement plébéienne, ce qui ne veut pas dire que l'hospitalité y fut moins cordiale ou moins généreuse. Ce qu'il y eut d'étonnant à l'égard de ce palais impérial, qui partout ailleurs n'aurait été regardé que comme une petite bicoque, c'est qu'au milieu des préoccupations inséparables de son départ de l'île d'Elbe, l'Empereur lui donna un dernier regard, voulut qu'il fût définitivement mis à la disposition de Mme Pons. L'exécution de cette volonté, même après le départ de l'Empereur, n'éprouva aucune espèce d'obstacle. Ma femme resta dans le palais impérial tant que la bannière impériale put y rester arborée.