Il chasse l’homme qui ne veut pas servir l’État ; et s’il n’y est pas apte, il le proscrit : à quoi est-il bon ? La lâcheté aux armées, le manque à servir dans les cadres de l’Empire, deux crimes que Napoléon ne pardonne pas.

Il a donc horreur de la femme qui fait l’homme. Il tourne le dos à madame de Staël ; il ne met point l’aigrette à ce turban de prétentions infinies. Et comme ce grenadier turc, pour piper un compliment, demande au Premier Consul quelle est la femme qu’il préfère, il répond : « Celle qui fait le plus d’enfants. » Mot brutal, qui n’est pas à la française, mais à l’antique, et moins de Scipion que d’Annibal.

Faire l’homme, en effet, c’est le plus sûr moyen, pour la femme, de ne plus faire d’enfants. Les femmes à plumes n’ont pas encore trouvé la recette de muer leurs ridicules époux en nourrices.

A sa Joséphine, quand il l’aime encore en amant trop épris, il ne donne pas de la bien-aimée, ni de mon cœur, ou mon amour. Il l’appelle : ma bonne amie, ma bonne. Elle lui aurait fait présent d’un fils, il ne l’eût jamais répudiée. Il dit, plus tard, à ses maîtresses d’une heure, quand il leur ouvre la porte, prenant congé après une effusion brève : « Tu es une bonne fille ! » Éloge suprême dans sa bouche : une bonne femme, une bonne mère. Jamais homme ne fut moins amant de l’amour.

Il y met peut-être moins de vulgarité bourgeoise, que l’accent du peseur juré, ou de l’essayeur d’or : une bonne femme, une bonne fille, une bonne monnoie ; elle vaut ce qu’elle vaut ; elle ne ment pas sur sa frappe ni sur son titre.

XXXIV

Il tient à toutes les valeurs, jusqu’à s’en rendre dupe. Homme de l’antiquité en tout, il est le héros de la famille. Il fait arbre, il est dans la famille comme le tronc dans les racines et dans les branches. Il respecte dans l’aîné la seule qualité qu’il n’a pas. Il croit à ses frères, même quand il les juge. Il leur montre une indulgence infinie. Il pourrait les écraser, même il le devrait, et il les ménage : souvent, je crois voir un lion avec ses poux ; et quand ils le tourmentent, il les fait sauter de la griffe, au lieu de les anéantir sur sa litière. Étonnant d’ironie, il s’amuse de cette vermine ; il s’en laisse manger. Il est dupe, le veut être et le sait.

XXXV

Il a eu du cœur pour ceux de son clan. Il n’en a pas eu pour la France.

Il n’y a absolument rien du chrétien, en lui. C’est pourquoi le sentiment n’est une valeur, à ses yeux, que dans les autres. Il se sert de l’immense amour qu’il excite dans les Gaulois, toujours fous de justice et chevaliers de la gloire. Il a la tête froide ; il les mène par la raison ; mais elle n’est passionnée qu’en eux. Pour étouffer leurs cris, il les gorge de victoires. Mais plus d’une fois, il les effraie. Dans les affaires politiques, il est plus terrible que Néron : parce qu’il est immuablement raisonnable. L’État est le monstre de pierre. Napoléon est l’État : ses crimes sont glacés. Raison d’État, crime d’État, — droit de l’État, pour Napoléon. Soumis au destin, il se prend pour le destin ; il y soumet inexorablement les autres. Les crimes du destin sont à peine des accidents. Certain matin pluvieux, dans l’ombre d’une nuit très noire et très mauvaise, le duc d’Enghien est mort d’accident, dans le fossé de Vincennes.