Personne n’a connu comme lui la valeur de tout objet, de toute idée, et de tout acte. Il est une prodigieuse machine à peser des valeurs, hommes et événements. Peser, penser. Il place tout sur ses balances, et il n’a que faire de ce qui ne s’y laisse pas placer. Il n’est pas mathématicien : il est l’arithmétique incarnée. Au soir de Friedland, vingt mille morts, soixante mille blessés, c’est lui qui dit : « Une nuit de Paris réparera tout cela. » Il n’est pas aveugle, il n’est pas insensible : il a vue sur ce charnier énorme ; il en a la puanteur au nez. On était en juin. Mais ni l’horreur, ni la tristesse, ni la putréfaction, ni les cris des mourants ne l’occupent. Son affaire est ailleurs : ayant considéré l’immense carnage, il l’a pesé ; puis il l’a compensé, selon les règles de son arithmétique, laquelle est sa justice. Aussitôt qu’il pèse, il compense. Et non moins sûrement, il récompense.

XII

La guerre, calcul des masses, est le calcul suprême des valeurs, dans l’ordre des corps.

Celui qui commande à la guerre, commande à tous les marchés. Il règne sur les valeurs de la matière ; il donne l’étalon légal à toutes. C’est pourquoi le plus grand des hommes nés pour peser les valeurs et les fixer, Napoléon, est aussi le plus grand des hommes de guerre. Il a tout engagé dans la guerre, quand il l’a fallu ; et depuis Napoléon, à la guerre il y va, pour un peuple, de la vie et de la mort. La guerre est l’opération qui les enferme toutes : elle est le mètre temporel entre les intérêts et les nations.

XIII

Ce grand juge de la valeur, en conquérant qui a besoin de la vie des autres hommes, devait faire de la valeur militaire la valeur par excellence. Et le courage, en effet, est la plus haute valeur à ses yeux. Le chef de guerre n’est rien sans la valeur des soldats : voilà le pire ennui pour Alexandre.

Ce n’est pas à leur vie qu’il tient, mais au don qu’ils savent lui en faire. Napoléon en est donc avare et très sagement ménager. Il sait qu’il dépend étroitement de ceux qui veulent bien mourir pour lui. Napoléon pardonnait tout au courage. Il n’a rien tant haï, dans ses lieutenants devenus princes, que l’attachement à la vie et aux biens. Il ne concevait pas que ces forts parvenus, à quarante-cinq ans et à cinquante, ne voulussent plus risquer leur vie et tous les biens de la vie sur un coup de dé, comme ils avaient fait à trente ans, pour acquérir la gloire et la fortune.

XIV

Le chef de guerre spécule sur les hommes : ils sont la matière première de son jeu. Mais si le blé, le sucre, la laine, l’or et le cuivre se laissent toujours faire, il arrive que les hommes se refusent. Les mêmes se font toujours tuer, jusqu’au jour où ils sont morts en effet : le jour aussi où ils se retirent de la partie et veulent vivre.

XV