A force de manier les valeurs, Napoléon a oublié que la valeur humaine est sujette à varier, et qu’elle n’est pas uniquement passive. De là, que si profond et si maître de lui dans le succès, quand il pèse bien les hommes, il semble si étrangement aveugle dans les revers, si brutalement obstiné dans la défaite. Il calcule toujours aussi bien ; mais il ne s’aperçoit pas que les unités et les éléments de son calcul ne sont plus les mêmes. Il fait les mêmes opérations avec des grandeurs qui ne sont plus du même ordre ; et il s’étonne de ne plus trouver au problème une solution juste.

XVI

Sa politique était celle de la victoire. Dans le désastre, il n’était pas pris de court sur le champ de bataille ; mais il perdait pied pour négocier. Il lui fallait au moins le roi et le valet d’atout pour bien écarter.

XVII

Il regardait un homme comme un fait, toute passion comme un chiffre, toute action comme un nombre, toute vie enfin comme un signe entrant dans son arithmétique.

Les êtres vivants et les sentiments propres qui les animent ne sont, à ses yeux de comptable souverain, que les éléments de ses opérations. C’est lui qui multiplie, qui soustrait, qui divise selon les règles de sa volonté ; et tout finit toujours par une addition. Il faut que la caisse se fasse, et il y veille d’un soin inflexible. Voilà la toute-puissance de la raison. Et voici sa faiblesse : le sens du sentiment lui manque.

Il ne le nie même pas : il s’en sert, et s’en défie ; il l’évalue en titres, il l’estime en monnaie d’échange ; et il l’estime peu. Car, il est vrai, c’est la valeur la plus variable. Elle n’est pas assez sûre, pour l’Empereur de la valeur : il s’étonne de ces cours forcenés. Tant qu’il est là, il ne veut pas croire que cette valeur puisse réduire à rien toutes les autres. Maître de la France, il méconnaît la force qui la lui a donnée.

Telle est l’origine de ses erreurs les plus grossières, où il était forcé de persévérer. Avec le pape, un vieillard en prison, qu’il pensait réduire à la charge de chapelain. Avec le tsar Alexandre, qu’il croyait avoir séduit au point d’endormir son amour-propre, comme si l’amour-propre d’un jeune souverain ne sommeillait pas que d’un œil. Avec les tristes Habsbourg, qui peuvent bien avoir tout perdu dans le naufrage, mais à qui reste toujours la grosse lippe ; et elle se gonfle de rage, quand il leur faut mettre leur blonde fille dans le lit du capitaine ligure, qui sent l’ail et l’eau de cologne.

L’empereur pèse les provinces et les royaumes ; mais il n’a pas d’assez fines balances, pour peser les sentiments. Il n’y a pas d’états tenus à jour pour les passions, comme pour les régiments.

XVIII