XXII
Le destin, dit Napoléon, c’est la politique.
La politique est la balance exacte du négoce. Ne méprisez pas le négoce, si vous avez le sens du latin. Tous les proconsuls et tous les chevaliers se dressent ; le négoce est la grande affaire du monde : c’est la négation du repos, — neg-otium, — le mouvement, l’action qui affirme. C’est l’homme en volonté. Il s’agit bien de commerce et de faire fortune ! il est question de forcer la fortune, et de museler la fatalité. Qu’elle suive son maître à la chasse, la chienne ! Qu’elle arrête pour lui !
XXIII
Pour achever l’homme de la valeur, en Napoléon, il y avait l’esprit latin, le juge à la romaine : la tête de l’ordre, qui cherche à faire l’unité de l’espèce, et qui l’impose. Pour la tête romaine, l’ordre est dans l’unité.
Une seule valeur, une seule monnaie, une seule signature : un étalon immuable pour toutes les formes de la richesse et de l’action. Voire, de la pensée : Sublime ridicule des idées de Napoléon sur l’art et les poètes. C’est en quoi Napoléon n’a jamais compris qu’on lui opposât le génie des artistes, la liberté des partis, l’indépendance des peuples, le droit des particuliers. A ses yeux, il n’est pas de personne privée. Tout individu est d’abord dans l’État.
XXIV
Il avait fixé le type légal de toutes ces valeurs rebelles. Il en avait pris la tutelle et la garde. Il était prêt à y tout sacrifier, et en partie lui-même. Il ne pouvait pas admettre qu’on cherchât des variables ou des obliques aux perpendiculaires politiques et morales, qu’il avait abaissées du point fixe : l’intérêt de l’État, tel qu’il l’avait conçu et confondu dans son propre intérêt, à lui. En tout le souci de l’unité, et si l’on veut, la manie. Un seul État, un empire entouré de royaumes feudataires. Un seul esprit, un seul lycée, une seule école. Le blocus continental est l’unité dans l’ordre économique. Les codes, l’unité dans l’ombre des lois ; et l’on peut dire que le vice profond de ces codes, qui ont conquis l’Europe, est assurément le mépris des espèces : ils nient le changement ; ils ignorent l’individu. Au criminel, ils poussent cette ignorance jusqu’à l’atrocité, jusqu’à la sottise. Napoléon eût volontiers promené le même rouleau sur les églises et sur les religions. Au Caire, il fait le mahométan, et le vieil orthodoxe à Moscou. Il enrage de n’avoir pas un nouvel Évangile à promulguer, avec le vicaire de Jésus-Christ. Il croyait être la Révolution et l’ancien régime, la raison et la foi.
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Quelques traits de sa morale, quelques nombres de son arithmétique.