Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix douce, l’invite:
—Hervé, venez tantôt à la Maison.
Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul, silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur...
V
NAÏK
Elle est née dans son village, près de Kemper, à l’orée des bois qui vont de Cornouailles en Arrez. De tout temps, sa famille a vécu dans le pays. Elle est de race paysanne, jusque-là très pure. Et si son père avait su qu’un jour elle s’irait marier sur le bord de la mer, il en aurait été fâché, dit-elle.
Enfant et jeune fille, elle n’a jamais été bien forte. Une anémie, qui lui ôtait l’usage même de ses jambes, l’a prise vers les seize ans. Elle a longtemps gardé la maison. Puis elle s’est rétablie. Mais elle est toujours faible; elle a peu de sang, et le perd à flots, quand, pour une cause ou l’autre, il lui en faut perdre. Elle a eu trois enfants, qui chacun l’ont mise en danger. Le dernier a failli la tuer. C’est pourquoi elle le préfère.
Elle s’est mariée comme elle avait un peu plus de vingt ans. Elle était toute frêle. Elle serait fine encore, si elle ne portait pas la lourde robe des Bretonnes, qui recouvre un épais bourrelet, sorte de cerceau en crins, où les jupons et la cotte se retiennent. Car, même à la ville, les Bretonnes du peuple n’ont pas de corset. Si Naïk en avait un, sa taille serait longue, mince, un peu carrée et droite.
Elle est maigre. Elle est grande, plutôt que petite. Elle a la gorge un peu haute et moins ronde qu’en pente douce, sous l’ovale des seins. Elle est blonde, comme le sont seulement les paysannes de Bretagne: petites filles, elles ont les cheveux de miel; le soleil ensuite les hâle; la blonde lueur prend les tons du cuivre et de l’oignon brûlé. Sinon les blondes d’Italie et de l’extrême Nord, il n’est pas de femmes qui aient les cheveux d’une plus belle couleur, selon mon goût.
Quoiqu’elle n’ait pas trente ans, ses cheveux bouclés sont un peu rares sur les tempes. Et son front en paraît plus grand. Il est d’une vaste beauté, quoiqu’elle s’efface aux yeux qui ne prennent pas garde. Ce front de jeune femme se plisse déjà de cinq ou six longues rides, qui vont d’une tempe à l’autre; et l’air de la mer, la vie dure et active l’ont desséché. N’importe: Naïk a un front d’anachorète ou de sainte, large, haut, projeté en avant, abrupt aux bords,—un front calme, où beaucoup de passion et de pensées auraient la place de s’inscrire.
Mais les yeux sont plus beaux encore, ainsi que le sourire. Ce sont des yeux naïfs, frais à la fois et fatigués, tantôt éteints et tristes, tantôt pleins de vie, quand un sentiment les anime. Ils sont enfoncés sous l’arcade des sourcils pâles, et le front proéminent. Bien des fois, j’ai regardé ces yeux, y allumant des émotions diverses. Et toujours j’en ai admiré l’étonnante innocence. Leur force vient de là, qu’ils rient, qu’ils pleurent ou qu’ils s’indignent. Ils sont d’un bleu si pâle, qu’il semble décoloré; les pupilles s’en dilatent à tout instant, et brillantes, paraissent immenses. Les plus beaux yeux que j’ai vus, ont presque tous ce signe: plus la pupille peut s’étendre, plus variés et plus vivants sont les yeux. Naïk a les regards d’un enfant; tantôt ils s’étonnent; tantôt, on les dirait vides; et dès qu’un sentiment fort agite le cœur, ils ont l’expression de l’extase. Beauté merveilleuse que celle-là,—et que n’a peut-être jamais la femme la plus belle de la ville. Beauté qui tient du miracle, et qui en fait.