Cette Naïk, cette pauvre femme qui ne sait rien, qui ne lit jamais et n’y pense même pas; dont le front à trente ans montre des rides; dont la bouche, d’un si noble dessin, est gâtée par de mauvaises dents, et le vide de celles qui sont tombées,—cette Naïk, quand elle sourit, les lèvres closes, et qu’un flot de tendresse ou de joie lui monte du cœur,—n’a plus d’âge: elle semble d’une jeunesse aussi neuve que les feuilles. Le sourire a la même douceur extatique, parée, si l’on peut dire, d’une exquise confusion. La peau, restée d’un grain délicat sous le hâle, laisse filtrer une rougeur qui dore le teint, sans en changer brutalement le ton. Mais souvent aussi, et je ne sais comment, Naïk est d’une pâleur inexprimable: ni blême, ni livide; non pas décolorée, mais de la même couleur que ses cheveux; non pas exsangue, mais comme si, les veines ouvertes, son sang lentement s’écoulait, et qu’il n’en restât plus sous la peau qu’une onde d’or pâle et tiède.
Elle aime ses enfants avec passion. Elle est pieuse comme elle est mère: par nature. Il lui arrive, pourtant, de ne pas assister à la messe, le dimanche; elle le regrette, mais ne s’en condamne pas sévèrement. Elle croit à tout ce que l’Église ordonne de croire. Sa foi est secrète, et elle n’aime pas à en parler. Les raisonnements n’ont point de prise sur elle: au fond elle y voit une sorte subtile de pièges et de tentation; elle n’y veut pas tomber. Elle tient fermement qu’il y a un démon, ennemi du genre humain, et un enfer pour les réprouvés: ce n’est pas du tout qu’elle soit impitoyable; mais elle attache une si haute idée à la joie du paradis et à l’amour de Dieu, qu’elle n’en peut concevoir les bienfaits, sans en redouter le contraire. La même volonté l’anime en faveur du clergé: les prêtres ne sont point des hommes, pour elle; on ne saurait pas lui en ôter le respect: en eux, c’est sa religion qu’elle respecte. Entre tous ses frères, le plus jeune de la famille est bénédictin; de cinq ans moins âgé qu’elle, longtemps elle l’a porté sur son bras; et elle ne le nomme plus qu’avec une tendresse, où déjà la vénération est près de l’emporter.
Elle est têtue et rêveuse. Souvent, et, semble-t-il, sans penser à rien, elle ne pense pas à ce qu’elle fait. Elle ne nie pas qu’elle est opiniâtre; elle s’en ferait gloire, plutôt; elle aime les gens têtus comme elle; et souriant, elle répète le proverbe: «Bretons, têtes dures[B].» Forcée de céder, elle est indifférente à ce qu’on exige d’elle, et traîne en longueur; elle s’en remet au temps pour ne pas faire ce qu’on veut qu’elle fasse; et l’y a-t-on pliée, elle serre les lèvres, elle fronce les sourcils, les traits noyés de cette pâleur dorée et si étrange, qui est la sienne.
Naïk a la tête petite, et la figure longue. Le visage est très étroit; les joues droites, très minces, verticales, posées à plat en forme de parois, comme les tempes. L’os des pommettes perce la peau; mais il est très petit. Le menton aussi est long, droit, étroit, d’une noble ligne, sèche et pure. Et tout ce visage anguleux a la couleur du miel, et la douceur de l’oraison.
Voilà la femme d’un robuste marin, brun, tanné comme un sac, trapu, simple et le moins raffiné des hommes. Le voix de Naïk est douce, quand je lui parle; mais elle crie avec ceux qui crient. Elle en a les gestes, parce qu’ils les ont. Si son mari n’était pas un excellent homme, et des plus réguliers, Naïk se consumerait de tristesse, elle qui est rieuse, bavarde et de cœur joyeux. Et s’il buvait, elle boirait.
Naïk est la femme comme on en voit, de loin en loin, parmi les paysans de bonne race: les beautés du peuple et de la terre sont en elle. De naissance, elle en a reçu les germes: la vie les étouffe, au lieu de les développer. Prise à onze ans par le roi de Bretagne, elle ferait une aussi bonne reine des Bretons, qu’elle eût fait une paysanne, mariée à un paysan. Toutefois, tant de beautés cachées, que le regard seul révèle, dans une vie médiocre ne peuvent arriver au terme: et tout, dès lors, comme en ce pur et doux visage, n’est qu’expression.
C’est ce qu’on ne trouve jamais chez les riches, à la ville et dans la vie bourgeoise. Ceux-là montrent beaucoup plus qu’ils n’ont, et même ils font illusion sur ce qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas l’âme qui perce l’enveloppe; mais l’enveloppe qui, pour mémoire, et par ouï-dire, parle de l’âme. La beauté des riches est toute charnelle.
VI
ENTRÉE A BENODET
Fin juillet.
Il faut descendre la rivière de Kemper, ce bras de mer profonde entre des forêts bleues, par une claire journée d’été, ou un après-midi roux d’automne. Mais l’entrée de Benodet n’est jamais si belle que sous un ciel d’orage, quand la nuée est suspendue sur la contrée gracieuse, et que les vapeurs cuivrées ou déjà noires luttent avec le soleil couchant.