Il vivait dans une petite maison de pierre, où il était né, et où son père avait vécu. Tous les siens étaient morts l’un après l’autre. Sa femme avait trépassé, donnant le jour à une petite fille; et un malheur suprême avait couronné ces infortunes: à dix ans, la petite était morte d’une fièvre. Il était resté seul, inconsolable. Il avait le portrait de la morte, qu’un mauvais peintre, passant par le pays, avait essayé, séduit par le charmant visage de l’enfant. La petite était sérieuse, une candeur de primevère et une gravité d’infante; ses cheveux étaient de paille au soleil, et ses yeux, la fleur du lin dans le blé. Elle avait dû mettre une attention religieuse à se laisser peindre; et sa ravissante bouche, un peu gonflée, était pareille à un bourgeon qui redoute de s’ouvrir. Elle aurait eu, maintenant, vingt-deux ans.

Hervé parut au Pardon, quand la procession sortit de l’église: il portait une bannière; il semblait le porte-étendard d’une armée triomphante, un chevalier de la Croix ou du Temple; et il n’eût pas montré, bardé de fer, une mine plus haute ni plus solennelle. Quand la cérémonie prit fin, et le cortège revenu, Hervé rentra dans la noire église. Il faisait déjà sombre dans les angles; une odeur molle d’encens et de tombeau flottait entre les murs humides; la vieille chapelle s’affaissait sur un flanc, comme une octogénaire; et le silence était pensif... Hervé priait d’une ferveur si ardente qu’on l’eût dit en extase. Il était à genoux, la tête baissée, les yeux dirigés sur l’autel, où brillait une faible lumière. De tout son corps prosterné, seuls les regards s’élevaient, d’un essor enthousiaste, et brûlant d’une tendre humilité. Il avait les jambes, les pieds et les talons joints; et s’il lui arrivait, sans le vouloir, de faire un mouvement, il rapprochait aussitôt ses membres, dans l’attitude du profond devoir, du profond respect: et c’était celle, encore, de la confiance parfaite, de la victime volontaire, pieds et poings liés. Ses mains aussi étaient jointes, et pressaient le menton rasé. La nuque ployée, les cheveux un peu longs, blancs et jaunes, collaient par la sueur au col hâlé. Et ses yeux, ses yeux passionnés, étaient ceux de sa fille, un ciel où les pluies ont passé...

Hervé, qui priait d’un si grand cœur, n’entendait pas la lettre de ses prières: en elles, il se jetait tout entier, comme un naufragé se lance dans la mer, en vue du rivage. A l’aide de ces mots étranges et obscurs, que l’amour balbutie et ne se lasse point de répéter, il faisait le don sans conditions de soi-même: il se livrait. Il suppliait. Et, nulle oraison ne pouvait avoir plus de portée qu’une telle prière. Il parlait à la Vierge plus qu’au Sauveur; et, à toute occasion, il se vouait aux Saints et aux Saintes. Mais La Vierge, les Saints et les Bienheureux, tout n’était pour lui que messagers divins; et, enfin, il voyait tout en Dieu.

Il aimait toutes les bêtes; et avait grand pitié de toutes, contre la coutume des paysans. Il avait nourri un vieux cheval de son père, bien longtemps après qu’il fût devenu impropre à tout service; et c’était un dicton dans la paroisse, de demander aux paresseux «s’ils se prenaient pour le cheval au bon Hervé». Il ne vivait presque que de galettes au blé noir, et de bouillie d’avoine; il mangeait la viande à contre-cœur, et on en faisait faussement honneur à sa piété: ses amis le sachant, on ne lui offrait pas du lard nouveau, ni du porc tué à l’occasion des fêtes. Il buvait largement; et parfois il était un peu ivre: il n’en paraissait pas honteux, et ne jurait point de ne jamais retomber dans cet opprobre. Parfois, dans son travail, sous les arbres, il écoutait les piverts et les coucous; il s’oubliait à contempler les hêtres; il regardait le ciel entre les mains épineuses des houx: et, plein d’amour, il s’affligeait de ne pouvoir parler aux houx, au ciel, aux coucous ni aux hêtres. Il imitait, pourtant, jusqu’à tromper les passants, le langage divers des bêtes, de celles qui glapissent comme celles qui modulent en gazouillant. Pendant bien des mois, il avait eu pour hôte familier un corbeau doctoral et sagace, qui sut bientôt, hochant la tête, répondre en breton.—Mais surtout, il connaissait à merveille les créatures du matin, les alouettes quand elles rient, et les oiseaux qui s’éveillent. Tout vivait à ses yeux; et toute vie étant de Dieu, tout était Dieu. Comme à sainte Anne et à saint Hervé, ses patrons, il croyait aux âmes des morts, aux esprits qui errent tourmentés, aux revenants et aux fées: les korrigans courent sur la lande, et les lutins se cachent dans les fontaines; gare à qui jure, ou qui défie imprudemment!... Tout est vivant: qui fait pousser l’herbe? C’est Celui qui fait croître l’homme. Tout parle, et toute parole est divine. Aussi, «l’espoir et le pardon sont proclamés partout...» et les spectres même n’ont rien de redoutable: les pauvres démons n’auraient pas dû désespérer de la miséricorde céleste; s’ils avaient bien cherché la paix, ils l’auraient obtenue...

Il eût adoré le soleil, la lune et les étoiles, s’il n’eût pas été contre l’usage de leur offrir un culte; mais, dans son cœur, vivait l’adoration que ses lèvres avaient désappris de nommer. Il avait beaucoup souffert, et beaucoup pleuré; il ne riait guère; mais il n’était pas triste: sa certitude était sans bornes. Il ne connaissait rien que par elle. Il croyait pour autant qu’il savait. Il ne doutait pas plus qu’il dût vivre, qu’il ne doutait s’il vivait. Il avait pour lui-même l’évidence que le grain qui germe a pour l’épi...

Il savait... il savait... il n’eût pas su dire quoi: sinon qu’une espérance infinie vivait en lui, égale à son amour pour toutes choses, et au mystère également infini où elle les prolongeait.

Il faisait presque nuit dans l’église.

Hervé était toujours là; et la clarté rêveuse du couchant ne coulait plus sur les dalles, qu’à la manière d’une source qui se tarit.

Près de lui, il vit une jeune fille modeste, compatissante et douce: c’était sa filleule, née dans le même temps que sa fille. Elle venait le prendre pour dîner chez ses parents. Elle lui avait mis la main sur le bras; et lui, encore agenouillé, la regarda un moment sans rien dire, et, la reconnaissant dans son âme, sans doute, ici, ne la connut pas...

Puis il se leva, souriant avec une sorte de douloureuse contrainte.