Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or, parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines, la basse sourde de l’Arsenal.
La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les bottes. Derrière les vitres suantes, les lumières jaunes s’étalent comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets ou rieurs.
Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants. L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait l’odeur moisie des champignons.
Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre; un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce. Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques rares étoiles, obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le sable.
Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant.
Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne.
LXIV
LA FOI
A Go... en été.
On l’appelait, dans le pays, «le bon Hervé»: chacun le connaissait, et les mendiants l’avaient en estime singulière. Quoique très pauvre, il donnait toujours l’aumône; et l’un d’eux m’a dit avoir plus d’une fois partagé le repas du bon Hervé, dans la même écuelle.
Hervé Tallec n’avait guère plus de cinquante ans; il était sabotier de son état; il aimait surtout à faire de jolis sabots pour les enfants; il y mettait une sorte d’art naïve et rustique: noirs, pointus du bout et relevés à la poulaine, ces petits sabots étaient ornés d’une piqûre délicate, où Hervé dessinait des rinceaux sur le modèle des feuilles de houx et des bruyères; et lorsqu’un enfant, le dimanche, avançait coquettement le pied, disant: «C’est les sabots du bon Hervé», il souriait avec tendresse.