—Au déclin de la nuit tiède, l’aube arrive, ce matin, glaciale et lugubre. Ce n’est plus la nuit. Ce n’est pas le jour. La brume épaisse est de retour, après trois mois d’absence. A dix pas devant soi, l’air et le sol fument. L’épaisse vapeur semble tomber du ciel, et ne devoir jamais se dissiper. Elle a une odeur fade et étouffante, froide toutefois, comme d’une ouate mouillée, dont on aurait plein le nez et la gorge. Le soleil lutte contre ce troupeau compact de toisons grises, et n’arrive pas à le percer. Enfin, un vent léger pousse les brebis fumantes vers la mer. Elles descendent la rivière, pressées. Un rayon rose, comme le reflet d’un incendie lointain, glisse au milieu des nuées. Elles se font blanches; le ciel se découvre; et, plus rapides, les vapeurs violettes roulent vers le large. L’Orient s’éclaire. A travers la brume moins dense, se dessine la rive et une maison se devine comme un palais de porphyre, dans un parc de nacre. Et soudain, le soleil d’or lance un faisceau qui brûle, au plus épais de la mêlée: et les toisons brumeuses, les flocons de laine sur les toits, la fumée parmi les arbres, tout ruisselle de sang...

—Il y a très peu de lieux au monde qui soient aussi complètement ingrats que le sont beaucoup de visages. C’est qu’à la longue on se met dans les paysages, et que non pas dans les visages ingrats.

La figure des paysans plaît par un air d’indifférence. Elle tient de la terre; elle en a les lignes rigides, et souvent la couleur. Les paysans ne sont pas singes: cela repose des villes.

—Passe un grand homme maigre et brun comme sarment. Il mendie. Il jette de mauvaise grâce le pain qu’on lui offre dans un sac bleu, qu’il porte sous le bras: la besace est pleine de croûtons durs, et de cette vieille mie dont les yeux sont jaunes, comme ceux du fromage sec. L’homme a le teint brûlé des écorces. Deux brosses rases, ses joues au poil court. Son grand bâton d’homme des bois à la main, et les yeux sombres, la bouche amère et méprisante, ce Breton a tout l’air d’un Espagnol sinistre. Il s’éloigne en grondant, menaçant, retournant plusieurs fois une tête farouche, haïssant et jetant des sorts...

LXIII
PORT DE GUERRE

En automne.

Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule.

Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue sanglante.

Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un air d’acier, de roc et de canon.

Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la force et sombres comme elle. Et parfois, un reflet oblique de la lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes. Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague.