Sautant par-dessus la haie, elles arrivent cinq, six, sept petites filles, courant sur le chemin. Et la plus petite, qui tient un poupon entre ses bras, s’impatiente d’être la dernière, et finit par pleurer de voir détaler les autres. On ne sait trop quel âge elles ont: elles sont toutes vêtues de noir, et portent toutes la même coiffe. Elles sont pieds nus, et trottent maladroitement, cherchant à éviter les ronces et les pierres. Les unes près des autres, et leurs cottes mal faites gonflées par le vent, elles semblent une bande d’oiseaux noirs à tête blanche. La plus petite rejoint enfin les aînées sur la lande: au soleil, contre le mur éclatant de blancheur, elle dépose le poupon coiffé du béguin rouge; et, si contente d’être délivrée, qu’elle fait trois pirouettes sur elle-même, en tirant la langue. Elle a encore les larmes aux yeux. Les autres, à cette vue, se mettent à rire de cette voix si claire, qui, ce matin, parmi les ajoncs, sous le ciel bleu, sonne de verre, comme l’alouette qui grisolle. Ce n’est pas un éclat de rire, mais une longue fusée, franche, naïve. Puis, tandis que le poupon cuit à terre, crie et pleure de toutes ses forces, les mains tendues comme des moignons,—les petites, étant convenues de jouer, courent et sautent d’un bout à l’autre de la lande, et se bourrent à grands coups de poing, tout en courant.
Une heure après, voici venir de la mer cinq, six, sept petites filles; toutes en blanc, un grand chapeau de paille fleuri de bluets sur les cheveux pendants, une ceinture de soie à la taille, les jambes et les pieds nus. Elles tiennent à la main des haveneaux et des tridents. Toutes, du même côté, ont le même panier en forme de boîte, passé à l’épaule en bandoulière du même cuir jaune. Deux institutrices les escortent, rouges, grasses, bien nourries et court vêtues: elles ont aussi les pieds nus, et, dans une main, le filet au bout d’une longue perche,—mais la Morning-Post dans l’autre.
Ces petites bourgeoises ont accompli, ce matin, le rite des crevettes: car tout est rite dans leur vie. Elles s’avancent bavardes et plus bruyantes qu’un nombre trois fois plus grand de petites Bretonnes. Comme elles sentent Paris, la ville, et le droit absolu du plus fort, qui est le plus riche...
Obscurément, les petites Bretonnes le sentent aussi. A la vue de la compagnie armée pour le rite des crevettes, les fillettes aux pieds sales s’alignent sur la lande, et contemplent de loin les fillettes aux pieds propres; elles regardent, la bouche ouverte et les yeux ronds. Les autres passent, dédaigneuses et se montrent du doigt les petites Bretonnes. Et celles-ci, comme ayant peur, ou éperdues, ou confuses, prennent une course désespérée; elles détalent, sans rien dire, la plus grande emportant cette fois le poupon assis contre le mur, qu’elle ramasse au vol comme un paquet.
LXVII
FEUILLES MORTES
Heures d’octobre, en Kerne...
Matin.
La campagne sent doucement la mort. Mais la terre est divine: elle est, et ne sait pas. Sa magnifique ignorance a le calme des pôles, et l’immuable certitude. Son odeur d’octobre est celle de la bonne fin, du terme nécessaire et pacifique, de la mort bénie,—la mort qui est sûre de la résurrection pour le troisième jour.
Attentives et engourdies, les perdrix se chauffent au soleil. Les pauvrettes, à l’abri, immobiles, les ailes serrées en pointe, semblent de petits tas de cendres sur la brande. Puis, elles s’éveillent, et défilent en piétant.
La fougère est trempée par la rosée de l’aube. Un froid duvet de brume flotte sur la haie. On entend des herbes sèches qui criquent. Et voici la petite laitière qui cueille une branche de houx, et la trempe dans son pot au lait, où flottent encore les bulles d’écume du flot neigeux qui vient d’être trait.