—Sur le bord de la mer verte, au plus haut de la roche, trois grands chardons se dressent, sur une tige de métal, cuirassée d’argent, et feuillue de dentelle guerrière; leur cœur brille épanoui, profond et chenu. Une pâle églantine de l’arrière-saison fleurit, naïve, devant eux. Et, dans le soleil, les trois grands chardons sont pareils aux Rois Mages qui débarquent, et viennent, en habits de fête, faire visite à la Vierge.

—La grève déserte.

Un pays malade, à la face tirée, et dont la peau livide est marbrée d’ombres. Il ne pleut pas. La désolation est silencieuse. Le ciel tombe sur la mer de sombre jade. Un trait noir file le long d’un nuage, et ourle l’espace: un vol d’hirondelles, qui fuient... Et tout s’efface.

Ni une bête, ni un homme, ni rien qui vive. Pas même une croix sur un calvaire. Courte, trapue, déjetée, une maison grise, au bord du chemin, semble un bloc de granit qui s’est éboulé dans la douve.

La contrée basse languit sous le ciel jaune; les sables humides, tigrés de mares noires et de flaques, ont eux-mêmes la couleur douteuse de l’eau croupie. La brume naissante erre par flocons qui flottent, suspendue dans l’air calme: le ciel jaune et la plage stagnante sont pareils aux draps écrus, vieillis sans lavage, tendus pour recevoir, dans la couche d’octobre, un blessé morne, la contrée de Plomeur, le pays malade...

Midi.

Le cheval gris, taché de son, tire de toute sa force sur le collier, et monte douloureusement la côte boueuse. D’une voix rauque, marquant le temps comme un balancier, le charretier hurle ses ordres à la bête qui peine: parfois, elle semble près de s’abattre, et fléchit tout d’une pièce sur les boulets; elle souffle violemment par ses naseaux veloutés, où le duvet blanc a le frémissement d’une écume d’eau bouillante. Dans l’air humide et déjà froid d’octobre, l’haleine du cheval sort des narines en deux jets de fumée, deux pinceaux longs et réguliers, pareils aux cônes de vapeur qui jaillissent en sifflant d’une machine. Le cheval marche dans son haleine brumeuse, qui s’éparpille au moment où il y pousse sa tête d’esclave, toujours retombante, toujours baissée après l’effort qui la soulève. Il tire; il s’écartèle à moitié, épouvanté par les jurons de l’homme, par le bruit des roues et des pierres qui se heurtent dans le tombereau, et plus terrifié encore par la crainte de s’abattre. Sa queue souillée de boue lui colle entre les jambes, écartées en compas. Son ventre s’enfle comme un ballon, et, tendu, semble aller au-devant du fouet qui claque; et parfois, sous le poids qui l’accable et le tire en arrière dans la boue de cette pente roide, on voit le cheval faire des pointes sur les deux pieds: il se tient sur le bout des sabots, manquant terre, le plat du fer en l’air, les touffes de poil saillantes, esclave misérable qui, crevé à demi, fait semblant de danser.

Soir.

Un soir, vêtu de brouillard léger, s’avance sur la rade. A l’horizon de terre, entre les arbres, la fumée hésite; et, sur la mer, le soleil vient de se coucher dans un réseau de nuages.

Le ciel est une peau de tigre qui ruisselle de sang. L’astre disparu est un dieu écorché, là-bas, qui saigne dans sa cage; et le flot pourpre fait la mare entre les barreaux noirs. De longues bandes sombres courent, rectilignes et parallèles d’un bord du ciel à l’autre bord. Peu à peu, la fourrure ensanglantée perd de son feu, et l’incarnat se lave dans l’eau grise du crépuscule. En un instant, la peau du tigre vieillit de plusieurs siècles. Une brume rose s’étend sur l’espace, pluie de pétales desséchés à travers une claie obscure;—et la dépouille du fauve, tantôt, n’était pas si tragique à voir, que sur la mer ténébreuse la large rose noire qui s’effeuille...