—La chèvre rousse sur la lande.

Elle lève sur moi sa tête à la barbe pointue, et ses yeux verts qui pétillent, frais et vifs plus qu’une pierre précieuse; et si gais!... Ces yeux, où brille une innocente diablerie.

Elle vient sentir ma main, elle flaire, naïve. Que n’y ai-je du sel?... Elle s’éloigne tranquille, les jambes écartées pour laisser place aux belles tétines grises, pareilles à deux énormes figues pendues par la base, et la queue renversée.

—Crépuscule.

Les haies semblent fuir à reculons, et les ajoncs rentrer sous terre. Comme les saules se courbent!... Les arbres font oraison.

La prairie regarde de côté, tristement, comme un étang. On ne distingue plus la veine claire, qui fend le cœur oblong du trèfle. J’ai laissé l’heure s’écouler. L’illusion du bonheur n’est pas rare, là où est la beauté, dans le silence des champs, loin de la ville. J’ai cherché le trèfle à quatre feuilles, et vingt fois, ici, je le trouvai; mais le soir va venir et je ne l’ai pas cueilli.

Un reste de clarté luit aux carreaux de l’étroite fenêtre; le verre a le reflet oblique et morne de ces yeux vitreux que voile la cataracte. La porte basse est entr’ouverte: la chambre est pleine d’ombre. L’obscurité épaisse est tendue comme un dais, qui tombe des solives. Et, au fond de l’âtre, un feu lointain rougeoie.

Je vais m’asseoir au côté de la vieille paysanne. Elle est pliée en deux sur sa chaise, son front cherche ses genoux; maigre et couturée de longues rides, elle semble une idole en vieux bois; elle a les deux mains à plat sur le tablier, et ses doigts sont pareils à la patte des poules, qu’habille une peau cornée.

A la lueur rougeâtre, ses yeux presque clos errent sur les éteules d’une vie monotone. C’est une vieille pleine de souvenirs funèbres et de secrets; elle a connu toutes les misères; elle ne se plaint pas; et elle aime à ne plus parler. Le soir, seulement, elle s’assied et somnole, attendant l’heure où l’on dort. Et, devant elle, dans le foyer en tisons, par deux yeux ronds, deux trous de braise, un hibou de feu regarde sous l’âtre...

LXVIII
ARCADES AMBO