En août, à Pont Aven.
S’ils n’étaient que deux, ils ne seraient point; mais il y en a deux peuples, dans l’Arcadie de Fouesnant, entre Beg Meil et Pont Aven. Cette campagne naïve et verte pullule de Yankees et de comédiens. Les Américains sont peintres, à ce qu’ils disent. Et les comédiens donnent la comédie: car, s’ils ne jouaient la comédie, que feraient des comédiens?
C’est une espèce excellente de singes, et le propre gibier des esprits curieux de la nature humaine, et des dédaigneux aussi. Comme dit Montaigne, ou à peu près, tous nos emplois sont de comédie; et les comédiens de profession sont deux fois plus hommes que les autres. Le spectacle est incomparable d’une ingénue, qui joue son rôle, en vacances, à la campagne: au bras de son mari, ou d’un amant, comme elle compose savamment ses gestes, son attitude, ses paroles, et jusqu’au son de la voix... Oui, vraiment: ils ont une voix différente pour chaque heure du jour: à l’aube, c’est le trille de l’alouette, on ne sait quoi de frais, de puéril; et à mesure que le crépuscule tombe, quelle gravité croissante, quel ton ému et passionné... Ah! certes, au clair de lune, ils ne se promènent pas moins amoureusement, sous de vrais arbres, qu’ils ont jamais pu faire entre les portants d’une forêt brossée par un maître; et la lumière électrique elle-même n’a jamais éclairé de plus dignes jeunes premiers: une merveille de naturel; et, rentrant chez soi, après une sortie sans reproche, ils ont bien le droit de se féliciter, l’un l’autre, d’un immense succès. Rien n’est plus propre à prolonger la paix de ces unions heureuses. Et le matin, dans la prairie, ces Juliettes et ces Yseults ne volent-elles pas, légères comme l’oiseau, sur les herbes mouillées, en robes blanches, ou même en chemise, encore mal éveillées de leur rêve, les cheveux dénoués au long de l’épaule, sur les bords de l’Aven ou de la Laïta? Ne sont-elle pas innocentes comme la fleur des champs, et même un peu folles de simplesse, quand elles font, au pied levé, Ophélie murmurant une ballade, et rougissantes, si elles rencontrent un passant à qui doit plaire ce style?—Ou, au contraire, provocantes, lasses de passion mais non rassasiées, hardies, riant au jour de leur victoire nocturne, si elles devinent sur l’autre rive, ou derrière la haie, un spectateur épris d’amours tragiques? Mais Yseult ou Ophélie, toujours sûres de leurs effets... Et le bon comédien, leur amant et leur maître, est là qui leur donne la réplique, et leur dit paternellement: «C’est bon. Vas-y, ma fille.»
J’aime les naïfs histrions, cette race innocente: plus ils se fardent, et moins ils dissimulent: honnête miroir où la vanité de tout a sa fidèle image. C’est du moins leur métier que le déguisement.
Mais que dire de ces Américains, la cohue la plus odieuse du monde?—Leurs femmes et leurs filles ne donnent pas la comédie: elles l’imposent. Ce n’est point Ophélie qu’elles figurent au bord de la rivière: mais c’est Shakspeare qui les a prises pour modèle. Elles font «de l’Art», comme ils disent, et sans doute voilà le plus vil métier où se soit jamais appliquée la malice humaine. Il n’y a plus un bel arbre, plus une douce vallée, plus un rocher baignant dans l’eau, où l’on ne se heurte au chevalet d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Ils ne mettent aucune discrétion à gâter de leur présence, de leur vie, de tout ce qu’ils traînent avec eux, une contrée où ils sont à peine moins déplacés et moins haïssables qu’à Florence. Leur langue s’entend de tous côtés, et ce nasillement intolérable qui, au Pardon de Sainte Anne, finit par donner de l’inquiétude au bon Yann, sonneur de biniou: les cornemuses se mettaient-elles à parler?—Leur ligne serrée se déploie devant chaque paysage, de manière à le confisquer, selon la doctrine de Monroë. Et, quand le soir est venu, il faut encore qu’ils fassent main basse sur la nuit: leur gaieté est plus intempérante que celle des Chinois et des chiens dans les rues de Constantinople. Les éclats en blessent la douce majesté du silence étoilé. Et parfois, les gens du pays paraissent à la fenêtre, pour savoir à qui en ont ces Barbares.
Quel dieu ennemi a donc livré l’Arcadie de Bretagne à la fureur des aquarelles?—Le contraste des comédiennes et des femmes de Fouesnant, des ingénues de Paris et des filles de ferme n’était que plaisant; et l’on pouvait ne s’en irriter qu’à ses heures. Mais l’Amérique est, en vérité, de trop ici. Du reste, tous ces Américains y passent pour des Anglais; et l’erreur part d’un sentiment plus juste que la prétendue sagesse des politiques ne le sait. En qualité d’Anglais, ils sont tous détestés du Breton, qui, sur toute nation, hait l’Angleterre. J’entendais sur eux ce mot d’une paysanne, qui me parut plein de sens:
—Ces Anglais-là, sont encore pires que les autres. Ils se font plus mauvais, tous les jours...
Et hochant la tête, elle répétait avec obstination: