A Benodet, le 17 septembre, et bien d’autres fois.
Comme le feu rouge luit ardemment au milieu des ténèbres!...
C’est une lueur liquide, qui coule de haut, telle du sang. Je reviens, chaque soir, de la grève; et, chaque fois, laissant le phare derrière moi, je tourne la tête pour revoir la lanterne et son œil brûlant, au coude du sentier. Chaque fois, elle me surprend par son air tragique, et cet étrange regard qu’on croirait vivant.
A mesure que l’été s’éloigne, l’ombre nocturne se fait dense. Sur les chaudes journées, la nuit vient dans un manteau de crêpe et de vapeur déjà lourdes. Ce soir, la nuit est épaisse comme un goudron de houille; et ses chaudes profondeurs, grasses et opaques, sont de velours noir. Que la lueur du phare est émouvante dans l’ombre compacte et le silence taciturne: c’est un cœur saignant qui palpite sur des étoffes ténébreuses.
Le phare brille, étoile aux yeux du marin: il fait sa route sur elle; celle-là, du moins, n’est pas inaccessible. Le phare est une pensée de la terre, qui vient au devant de l’homme, errant sur le désert de l’Océan. C’est un foyer qui veille, quand tout est éteint. Et l’amant n’a pas vu, avec plus de bonheur, s’allumer pour lui une lampe dans la chambre de sa maîtresse, que ne fait le marin, lorsqu’au travers de la nuit pesante, après un long voyage, il découvre la lueur lointaine, et, lui donnant un nom, qu’il compte les heures et les minutes, une à une, jusqu’au moment béni d’atterrir.
Je suis dans le monde comme un marin dans la nuit brumeuse. Sans cesse, je m’absente et j’erre infiniment loin. Puis, je sors du rêve et de l’ennui, du voyage aux Iles d’Or, et de la furieuse tempête, me guidant aussi sur les froides étoiles, confidentes glacées de l’orgueil et de la solitude. C’est pourquoi je rentre, dans cette vie peuplée d’ombres, à la manière du navigateur qui a fait le tour du monde; et, chaque soir, j’aime la lueur des phares, où je crois voir brûler aussi pour moi l’ardeur sanglante de la tendresse humaine...
A minuit, le bon gardien sautera de son lit et viendra s’assurer si ses lampes marchent. Et, à trois heures du matin, il fera sa dernière ronde. Dès le coucher du soleil, et jusqu’à l’aube, les gardiens de phare mènent à terre la vie du matelot à bord. Nulle part, on ne trouve de meilleurs hommes; presque tous sont d’anciens marins; ils sont simples, dévoués et forts; ils savent le danger d’une négligence; de braves gens qui ne rêvent point, et que leurs lampes n’induisent point à la tentation de songer.
Un d’eux, comme je lui demandais s’il ne croyait point que le feu rouge de la lanterne fût du sang, et jaillît de la poitrine d’un prince supplicié,—me répondit gravement:
—La flamme tremble? C’est que le pétrole n’est pas bon. Je m’en suis plaint.
Il rentra dormir chez lui. Je demeurai. Et j’allai sur la dune, où les feux des îles répondent à ceux de la côte. Dans la nuit noire, sur un rythme que mesurait la respiration lente de la mer, c’étaient, rouges ou blancs, des regards douloureux et fixes, et d’étranges clins d’yeux...