LXX
QUÊTE POUR LA BONNE GUÉRISON
Aux environs de L. F... en août.
Dans la ruelle, on entendait les cris de l’homme: un gémissement continu, un grondement sourd, qui montait peu à peu, se faisait plus aigu et finissait sur une longue plainte, une sorte d’appel au secours. Puis la clameur tombait; et, de nouveau, le gémissant murmure.
Au fond de la chambre, le malheureux était assis, la tête entourée de linges. A l’agonie peut-être, il n’était pas couché; et, la dernière nuit, il n’avait même pas gardé le lit plus d’un moment: étendu, l’ulcère qui lui dévorait le crâne semblait le ronger plus à l’aise, comme une araignée monstrueuse suçant vive une mouche engluée dans la toile. Tenant le haut de la tête entre ses mains, et la roulant sans répit, battant la mesure de ses plaintes, l’homme s’était presque accroupi dans le fauteuil: une proie saignante aux pattes du cancer. La plaie lui avait évidé un côté du visage. Il ne se laissait plus panser; et on ne l’en pressait guère: il importunait tout le monde. Les bandes de toile, imbibées de sanie et de pus, ne couvraient pas tout l’ulcère et s’agitaient entre l’oreille et la mâchoire, palette sordide où le carmin du sang était mêlé aux jaunes et aux verts de l’infection. On pouvait voir un coin du monstre rongeant, qui rougeoyait dans la face blême, comme un feu sinistre à l’angle d’une maison grise, le soir, quand le couchant enveloppe une façade lépreuse, d’où le plâtre se détache.
Le malheureux hurlait: «J’ai faim...» répétait-il, au milieu de ses appels désespérés. Après deux ans de lents progrès, le mal avait vaincu: depuis plusieurs jours, le supplicié ne pouvait plus rien prendre; il avalait un peu de lait pour toute nourriture; et il avait faim: du moins, il sentait une sorte d’appétit; et peut-être, lui plaisait-il d’y croire. Une de ses filles, assise tête à tête, ne l’aidait à rien et ne lui parlait même pas; mais elle criait avec lui: on eût dit qu’elle avait mis son amour-propre à doubler l’affreux sanglot de son père, et qu’elle fût heureuse de prouver par là toute sa tendresse.
Les gens, dans la maison, restaient impassibles. Entre eux, ils ne faisaient que peu de réflexions sur le malade: ils paraissaient en avoir pris leur parti, en vrais Bretons, et s’attendre au besoin à ce que cette clameur, désormais, ne cessât plus de hanter leurs oreilles. Mais, dans la rue, quand ils se retrouvaient avec les voisins, ils plaignaient le malheureux. On souhaitait d’en avoir bientôt fini avec lui; bien peu y mettaient de l’acrimonie: ils haussaient les épaules.
—Croyez-vous? disait-on; pour lors, on ne peut plus dormir donc... Ce pauvre Dennès!... Il n’a guère que quarante-sept ans...
—Quarante-neuf donc...
—On l’entend de la place...
—La Louise crie plus que lui...