—Celle-là, il faut toujours qu’elle en fasse plus que les autres!
—Oui, mais c’est son père après tout.
—Et la vieille Emilie, que dit-elle?
—Emilie? Elle ne sait plus, la pauvre vieille... Elle est toujours là qui rit, et fait ses prières. Sa tête n’y est plus: son fils, sa fille, elle ne reconnaît personne. Elle rit dans son coin...
Et au malade tous souhaitaient la mort.
Dennès l’appelait, machinalement. C’était midi. Le soleil d’août brûlait les murailles; les pierres semblaient fumer, chauffées à blanc. Une vapeur de cuisante lumière rayonnait de chaque objet sous le ciel, et du ciel même sans un pli, sans une ombre, sans un nuage. Dans la chambre, le supplicié souffrait la torture ardente. Comme si les jets d’une eau bouillante la lui eussent traversée, les élancements du cancer lui perçaient toute la tête; et tout son crâne était enveloppé par la brûlure, comme si on l’avait flambé devant un grand feu. Dennès pleurait sans larmes, aboyait sourdement, en bête déchirée. Il suppliait qu’on priât Dieu de le faire mourir. Il demandait le secours des oraisons qui intercèdent pour la bonne mort; et il exigeait même qu’on ne lui en refusât plus l’assistance.
On fit enfin selon ses vœux. Le grand Moal, un charron aux membres lourds, au dos large comme la poupe d’un canot, et Magdeleine Godoc, une fille pieuse, forte et rouge, s’en furent de maison en maison. Ils entraient dans le courtil des fermes, ou ils poussaient la porte, murmurant les mots d’une prière cent fois répétée, et tendant une assiette en faïence. Ils quêtaient pour une Messe, à l’intention de la mort de René Dennès. Marmottant leurs patenôtres, on les écoutait d’un air sérieux, sans mot dire; ou bien on accompagnait l’offrande d’un souhait pour que la mort fût prompte, et que Dieu accordât bientôt sa délivrance au pécheur. L’homme aux vastes épaules et la fille aux joues rouges ne s’attardaient pas à parler davantage. Presque partout, on leur donnait quelques sous. Ils sortaient d’une maison, et se dirigeaient en silence, d’un pas carré, vers la plus proche.
Il fait une chaleur ardente, mais une chaleur ailée, comme la clarté du jour. Tout est blond sous le ciel. Le long de la route, les arbres immobiles semblent porter un feuillage de métal sur un écran d’argent qui scintille. A l’ombre étroite d’une porte basse, qu’on ne doit jamais ouvrir et dont les toiles d’araignée coupent les angles d’un crêpe gris, une vieille mendiante est accroupie, toute vêtue de noir, en coiffe noire, n’ayant de blanc qu’un rond de linge sur l’œil, comme une taie, dans sa face large, ridée et rouge de chaleur: elle pose un débris de nourriture sur ses genoux, et mange goulûment, la jupe noire tendue sur ses jambes écartées. Un vieux chien jaune à ses pieds suit du regard chaque morceau qu’elle porte à sa bouche, et happe les miettes au vol: elles n’ont pas le temps de tomber à terre... Un pêcheur, souple dans son vêtement de toile, un panier sous le bras, plein de rougets et de grondins, poissons d’émail rose, marche rapidement sur la plante de ses pieds nus, les orteils relevés: il tourne, en sifflant, sa tête maigre et brune, au large nez d’où sort une touffe de poils gris, en mèche de fouet. Et vers lui arrivent, grommelant la prière, la fille aux joues rouges et l’homme aux vastes épaules, qui quêtent pour la Mort.
LXXI
FIDÈLE
Ker-Joz... en Benodet.