Fidèle est une chienne de deux ans, qui n’a pas sa pareille.
Bâtarde de caniche et de griffon, Fidèle est pourtant belle à sa manière; pour sa taille moyenne, elle a une très grosse tête, ronde, ébouriffée, et les yeux bleuâtres sous de gros sourcils roux; les dents merveilleuses sont du lait qui brille.
Fidèle est une chienne en goémon: c’est la couleur de son pelage bouclé, frisé, touffu et fauve. Elle a le bout des pattes blanc; les mèches de soie blanche ne sont pas rares au milieu de ses boucles. Elle a une longue langue, mince, recourbée en forme de flamme rose, que la salive argente. Elle ressemble à une petite lionne, aux lions héraldiques de la plus ancienne époque, quand ils hésitaient entre la femelle, le mouton et l’ours. Au soleil, assise sur un rocher, tirant la langue, Fidèle est un lion d’or, armé d’argent, lampassé de gueules.
Elle est bretonne, capricieuse, honnête, sauvage, pleine de dignité rustique, et peu s’en faut, dans son amour de la mer, qu’elle ne soit matelot. Elle passe sa vie à courir de la lande à la grève, et des rochers sur le sable. Quand ses maîtres poussent le canot ou mettent à la voile, si elle n’embarque pas avec eux, elle les supplie de ne pas la laisser à terre; elle leur dit, deux ou trois fois: «Et moi?» d’un aboi doux et sourd, la gueule presque fermée. Elle ne hurle pas, quand elle est en peine ou en colère: elle est trop fière pour se plaindre; elle ne voudrait pas gémir à la façon des chiens domestiques. Non; mais elle se rappelle formellement à l’esprit de ceux qui lui manquent: «Et moi?» fait-elle donc. Elle voit le bateau qui s’éloigne déjà de quelques brasses... Elle est là, le corps penché sur la rive en pente, les pattes de devant collées à une roche que le flot couvre et découvre en murmurant, les griffes trempées dans l’eau. Elle regarde, avec une attention que rien ne saurait détourner, l’homme à la barre... Elle espère encore: c’est un ami; s’il fait un geste de son côté, s’il la nomme, aussitôt sa queue, relevée en cerceau, rigide jusque-là, se détend et bat l’air de deux ou trois coups rapides. Mais le bateau fait du chemin; la distance s’accroît: Fidèle réfléchit. Elle sait qu’on ne l’appellera plus; elle prévoit qu’on la chassera peut-être: n’importe! elle veut aller en mer; il n’est pas possible qu’on la laisse seule à terre et qu’on la prive de cette promenade. Elle prend son parti. Elle mesure l’intervalle; elle saute sur une pierre vêtue de varechs, à fleur d’eau; et, ramassant ses reins cambrés, elle s’élance; elle plonge d’un bond sûr et souple... Elle reparaît au delà des roches, la tête sur le flot, la gueule bien serrée, les oreilles basses pendant à demi dans la mer. Elle nage en battant la vague, et l’on voit ses pattes brunes qui s’agitent en cadence, dans l’eau verte. Elle se hâte de toutes ses forces, pleine d’une grâce rapide. Enfin, elle touche à l’arrière du canot; c’est le moment de la plus dure épreuve: si on ne la saisit pas par le cou, si le maître ne lui prête pas la main, c’est qu’on ne veut décidément pas d’elle. Et, le plus souvent, l’aventure tourne encore plus mal pour son brave cœur: on la menace de la canne, ou de l’aviron. Elle ne veut pas y croire, et cherche un point d’appui sur la quille; chassée de nouveau, il lui faut admettre que c’en est fait: aujourd’hui, elle n’ira pas à l’Ile. Elle vire de bord; et rebrousse chemin. Au retour, la pauvre Fidèle nage plus lentement; elle ne suit plus la ligne droite; de temps en temps, un secret espoir se ranimant en elle, Fidèle tourne la tête: ne lui fait-on pas signe?... Non, on ne la rappelle pas; et déjà le canot est très loin... Voici la grève: elle sort de l’eau, humiliée et piteuse. Tout en se secouant, elle regarde encore la mer; elle prend de longs souffles d’air, la gueule largement ouverte; et elle éternue fortement, chassant l’eau salée par les naseaux. Le poil frisé, les oreilles, la queue, toute la fourrure lui colle au corps, dégouttant d’eau. Ses pattes mouillées se chaussent de sable jaune; elle joue lentement de la langue dans sa bouche fermée, pour retrouver de la salive; et, fâchée sans doute, mais soumise à la cruelle volonté des puissants, elle reprend, sans se presser, par le ravin à pic, le chemin de la maison.
Le temps vint qu’elle fut pleine: elle ne l’avait encore jamais été. Elle se fit très grosse ou plutôt épaisse; elle perdit de ses formes longues, taillées pour la course; ses flancs élargis s’abaissèrent; la courbe creuse de son ventre s’effaça sous le poids de la portée; et ses longs poils touchaient le sol, comme les franges d’une besace en forme de cylindre. Fidèle, pesante, parut surprise du fardeau qu’elle soulevait à chacun de ses bonds; mais elle n’en bondissait pas moins, toujours prompte à sauter sur les rocs, par-dessus les haies, et à se lancer dans la vague. Rien ne l’arrêtait; je ne pouvais l’empêcher de me suivre. Un soir, qu’elle avait couru pendant plusieurs heures sur mes pas, comme folle de mouvement, elle disparut tout d’un coup. En vain, on la héla. A l’aurore, épuisée, souillée de boue, et les pattes humides, on la trouva sous un pommier, près d’un petit chien noir qu’elle léchait, en agitant faiblement la queue. Elle avait semé cinq autres petits dans le potager, l’un dans un chou rouge, un autre dans les pommes de terre, un encore sous les laitues; deux étaient morts.
On lui fit une crèche dans l’écurie. Sur la litière de paille odorante, elle resta couchée avec ses petits cachés sous elle. Mais elle n’y consentit que deux jours, où elle buvait très volontiers du vin sucré; lasse, elle levait sur son maître un regard d’une lumineuse douceur, brillant de cette naïveté sans bornes, qui fait l’attrait des humbles créatures. «Voilà ce qui m’arrive», semblait-elle dire; il y a ces petits, là, sous mon ventre, qui ne me laissent pas un instant de repos; et je les lèche parce qu’ils sont humides, et qu’ils ont mon odeur...» Trois jours après, il fallut l’enfermer dans l’écurie; elle voulait sortir, et renouveler ses courses sur la lande. Quand elle entendait mon pas, et me sentait passer, elle aboyait de toutes ses forces; elle m’appelait; elle protestait avec colère, indignée que je ne la prisse plus à la promenade; et, pour la rendre plus patiente avec ses petits, je dus lui permettre de me suivre. Le soir, je la menais à l’écurie, et elle ne cherchait pas à éluder son devoir: la queue basse, elle me voyait ouvrir la porte, et la refermer sur elle, déjà en proie à ses petits, rampant vers leur nourrice.
Aveugles, sourds, pareils à de gros vers noirs, à quatre tronçons d’anguille montés sur de petites pattes trop faibles et ployant sous le poids, les quatre cabots, la gueule à peine ouverte, poussaient, en frétillant, de petits sanglots, un mince soupir aigu. Ils se précipitaient à tâtons sur la mère; ne sachant rien, ne voyant rien, le tout-puissant instinct leur indiquait la route, leur descellait les babines, leur dressait le museau jusqu’aux mamelles de la mère; ils suçaient goulûment, avec un air de possession admirable et terrible; ils se levaient sur leurs pattes de derrière; la plante molle de leur pied pesait sur le pis gonflé, et le pressait pour en chasser le lait. Ils y allaient d’une telle force, d’une telle fureur avide, que parfois leur arrière-train mal assuré, cédant tout à coup, ils culbutaient: ils tiraient encore le bout du pis dans la culbute.
Arc-boutés sur le trépied courbe de deux pattes et d’un rudiment de queue, les petits tettent droits leur mère; ils sucent si fort qu’ils s’étranglent; ils avalent avec une espèce de sanglot; on entend le lait qui coule dans leur gorge; ils boivent avec une furie effrayante. Elle, fatiguée, bâille, et de loin en loin, elle lèche celui qui tette sa mamelle la plus haute. Et les petits se battent déjà à qui mangera le plus: lâchant un pis, ils se ruent à en saisir un autre; à tous quatre, ils font un nœud de têtes et de pattes: chacun d’eux, buvant, pousse le voisin et parfois le chasse. Ils geignent tout le temps qu’ils ne dorment ni ne boivent. Fidèle les prend au chaud sous elle: gorgés, les yeux toujours fermés, ils sommeillent, la grosse tête de l’un posée sur le dos de l’autre. Et ils semblent grossir à vue d’œil.
Fidèle m’adorait. Je vins, le plus doux et le plus fantasque des dieux. Aucun des immortels ne l’avait encore caressée si doucement; aucun ne lui avait tant ni si patiemment parlé: pour la première fois, pensait-elle, un dieu daignait la comprendre. Elle me suivait partout. Elle courait devant moi dans la lande et sur les dunes; elle faisait vingt fois le chemin sur mes pas, tirant de tous les côtés, bondissant, se roulant, me précédant, revenant au galop, et se plaçant enfin sous ma main pour une caresse. Alors, elle levait vers moi ses yeux pleins d’intelligence; elle riait, découvrant ses dents; son mufle brillant et humide frémissait; la folle joie des êtres jeunes étincelait dans ses prunelles bleuâtres; et elle aboyait éperdument, si je m’asseyais ou si je ne m’occupais pas d’elle. Elle ne criait que dans le transport de sa gaieté. Quand je pressais sa tête contre moi, de la main, je sentais les grands coups de son cœur dans la poitrine; et j’écoutais avec une émotion étrange aller et venir ce pendule magnifique de la vie. Ou bien, je mettais ma main dans la gueule de la chienne, qui grognait de plaisir, s’excitant, tournant, agitant la queue, incapable de me mordre, feignant de vouloir le faire; et je sentais encore la vie, la chaude vie, dans cette langue tiède, mouillant mes doigts, et me pressant le poing, entre les dents acérées, les voûtes humides du palais...
Ainsi, la bonne Fidèle me parlait dans mes courses:—une créature divine et nulle comme toutes les créatures... Et, sur cette terre dont la beauté me touche jusqu’à l’épouvante, j’écoutais dans cette bête la palpitation directe de la vie.