Je la regardais s’éloigner, si pure...
Il ne faut pas ravir au ciel sa douce proie.
LXXIII
L’AGNEAU
Un matin de Pardon. Fin août.
La lutte prit fin au milieu des cris: jusque-là, les assistants avaient gardé le silence, suivant les péripéties du combat. On jugeait les coups d’un mot, et d’un geste on donnait le signal des reprises. Le corps à corps ne fournit pas le moindre prétexte aux disputes. Rouge et respirant à gros coups de poitrine, tel un soufflet devant la forge, le vainqueur de la lutte reprit sa veste aux mains d’un ami, et la passa lentement en faisant le gros dos. A ses cheveux, fins et dorés, perlait la sueur; le sang pressait d’une onde pourpre la peau du large cou rond, comme s’il allait en jaillir; et sur la chemise collée par la sueur aux épaules, on voyait, en un double sillon, la marque des étreintes qu’il avait secouées. Il était joyeux, et fier; il riait sans faste, mais le bon tremblement de la gaieté secouait son torse; et sa lèvre supérieure, un peu retroussée sous la moustache blonde, montrait de larges dents saillantes. Vains de lui, ses amis l’entouraient: le paysan l’avait emporté sur le pêcheur. Ils se dirigèrent tous ensemble vers une ferme voisine où, dans le courtil, le prix de la lutte était couché contre une auge.
Suant aussi et rouge sous le hâle, comme une brique trop cuite, le vaincu se rajustait. Il ne répondait pas à trois ou quatre camarades, qui l’invitaient à venir boire. Il remonta sa ceinture et la boucla. Il épousseta ses flancs chargés de poussière, s’enfonça la casquette sur les sourcils, et s’éloigna. Il était humilié. Passant devant le courtil, quoi qu’il voulût s’en défendre, il jeta de côté un regard sur son rival, et détourna rapidement les yeux, craignant d’y laisser lire l’envie.
Contre l’auge, l’agneau attendait son maître. Il était entravé, et les mouches le piquaient aux paupières. Il fermait les yeux. C’était un bel agneau, déjà fort et gras, au poil brillant, bouclé, à la queue large. Il était blanc, et il bêlait. Le vainqueur entra dans la cour, ramassa l’animal, le soupesa; puis, deux pattes dans chaque main, le chargea sur son cou. Tous ensemble, ils sortirent encore et s’en furent à la Croix, avec le vieux Malghorn, fumant sa courte pipe en terre blanche. Malghorn devait bannir[M] l’agneau, et le vendre au plus offrant,—Malghorn, qui est à la fois le fossoyeur, le sacristain et le héraut de la paroisse.
Sur le Calvaire, la Croix brillait dans l’air bleu; et la lumière rayonnait si claire, que le bois noir luisait, le vernis bleuissant et comme humide.
Au pied de la Croix, cependant, était étendu l’agneau. Tantôt, il restait immobile, pareil à un jouet cassé; et tantôt il frémissait, pressé par la vie. Il avait la notion confuse d’un vaste danger, imminent, telle à peu près l’idée que les arbres ont de l’orage. Mais surtout, il avait faim, il avait soif; il tirait un bout de langue râpeuse entre ses babines rondes au poil plus lisse; il avait chaud, en plein soleil; et ayant vu, sur l’autre bord de la route, à travers la clôture en palissade, un large pré en pente, si frais et si vert à l’ombre, il se secoua pour se mettre sur ses pattes, aller brouter: mais il se sentit retenu, et plein de frayeur, bêla.
Malghorn, sans lâcher sa pipe blanche, avait mis l’agneau à l’encan; et pour moins de deux écus, c’est le boucher qui l’obtint. Il s’approcha de la bête couchée et la saisit par la peau du dos, comme un chat. Il l’emportait; et, bêlant, l’agneau tournait vers l’homme sa tête humble, effrayée, et ces yeux naïfs dont on ne sait jamais s’ils supplient, s’ils se résignent, ou s’ils craignent.