Ils passèrent.

Le son de la clochette s’éloigna, aigu et triste, un cri d’oiseau blessé...

Il pleuvait plus fort. Le ciel se fit plus livide sur la lande déserte, la lande infinie.

LXXIX
LE MANOIR

Ar Maner Ker Enor, à Plopers... Août.

Que la simple beauté du Manoir paraît inimitable à celui qui la découvre... Comme je venais ce matin d’août, à l’heure où toute la nature semble plus libre, et se réjouir enfantine de l’absence de l’homme,—je tournais le dos à la mer depuis le point de l’aube, et je m’élevais dans un pays montueux, coupé de ravins et de bois. J’avais fait le tour d’un marais jonceux, qui renvoyait du coin de ses lèvres vertes son sourire douloureux à l’aube,—l’aube qui toujours a l’air de rêver dans la torture. Le souffle de cette heure a l’odeur terreuse et le froid humide des cimetières: il arrachait une plainte aux roseaux...

Et voici qu’au delà de la rivière, isolé sur sa hauteur, presque caché entre deux collines, le Manoir se montra: solide, pensif et séculaire. Passé l’étang, et le vent dans les feuilles,—passés les fossés et les bonds de la lande qui fuit,—passée la rivière aux eaux d’argent verdi,—le Manoir semblait la pensée de ce qui dure au milieu de tout ce qui s’écoule; et son être de pierre donnait leur sens aux sombres harmonies du paysage. Toute image de la durée séduit ma tristesse...

Il disait la noire mélancolie, la gravité et le songe taciturnes. Non point la tristesse qui se détruit elle-même,—mais celle qui se soutient, et qui repose sur des fondations presque indestructibles. Le grand air du passé ennoblissait cette vieille demeure: ce n’était pourtant qu’une maison longue, aux fenêtres rares; mais à l’un des angles, une large tour ronde, en forme de donjon, lui donnait beaucoup de caractère; la couleur des murailles, le lierre qui les avait revêtues sur les côtés opposés à la façade; et, plus que tout, l’accord de la maison et de la contrée faisaient la beauté du manoir solitaire. Il sentait le granit; il proclamait qu’il en était fait; et sa face hâlée en semblait fière, comme le visage du marin au retour des navigations périlleuses et des longues campagnes. Il paraissait plus vieux que les rocs, pour avoir survécu à beaucoup d’hommes qui le virent, qui y vécurent, et morts, qui le quittèrent. Les larges ormeaux et les hêtres spacieux l’entouraient, s’étageant sur les derrières, comme une famille de compagnons et d’ouvriers domestiques. Au delà des arbres, la Montagne Noire ondulait, couronnée de bois noirs sur le ciel clair, où un beau nuage, réfléchissant la lumière, s’arrondissait comme un dais aux courtines d’or. La lande encore obscure courait dans sa fuite éternelle, traversée de ravins pareils à des rides sur un visage austère, et semée de sentiers gris, lacets d’argent sur une robe de veuve.

De la hauteur, où je me tins dans le silence et la rêverie déjà plus chaude du matin, la mer à l’horizon, la mer n’était plus qu’une pensée confuse de douleur qui sommeille,—et ses aspects, autant qu’ils sont éternels, semblaient d’ici être à jamais sans caprices...

La rivière s’illumina, et prit la couleur de l’orange non mûre... Elle poussait gaiement ses eaux vers l’orient qui dore tout ce qui l’approche. Les oiseaux s’éveillèrent; et la lutte tournoyante des insectes, qui n’a jamais de fin pendant le jour, reprit, traçant dans l’espace des courbes non moins fatales que celles des astres. Mais la tour du Manoir, d’où surgirent les charmantes hirondelles, flèches ailées où l’espoir aime à se reconnaître,—la tour parut plus noire que jamais, antique et fixée dans le sol par des murs si épais que toute une maison, aujourd’hui, n’est pas plus épaisse; et, roide en sa méditation, la demeure pensive faisait songer au passé qui se contemple...