Étincelants, sur le brocart solaire, les pavots et les lys s’épanouissent. Mais au delà de cet or mystique, tout encore, le val, la montagne, les arbres et la mer, tout est vert...
LXXVIII
FUNÉRAILLES
Automne, dans la lande de Loc-Maria.
Au loin, un son de clochette tinta.
C’était une note aiguë et grêle. Elle sonnait lentement, à intervalles inégaux, tantôt plus rapide et tantôt se faisant attendre. On eût dit le son de la bruine tendue sur l’espace, quand elle se résout et tombe en une longue goutte d’eau.
La lande coulait sans fin sous le ciel gris. Il faisait un temps couvert, transi, humide. La pluie tombait parfois dans les langes de la brume, comme un trait de violon monte et descend sur une tenue des cors et des hautbois. Et parfois le soleil, à son déclin, perçant l’enveloppe des nuages, jetait un regard malade, fumeux et las sur l’étendue pluvieuse.
La lande était sans borne, une houle sombre sous le ciel gris. Il était déjà tard; l’après-midi d’automne se perdait dans une heure incertaine. Le désert des ajoncs fuyait sous le lointain brouillard; de buissons en buissons, de fossés en fossés, la plaine du ciel et la terre se parlaient, toujours plus proches l’une de l’autre; et la même vapeur flottait comme une buée entre leurs lèvres grises. La brume transparente, à l’horizon s’était couchée sur le sol, enveloppant les bois d’une robe blanchâtre et cachant les pieds des arbres; ils semblaient surgir, entre ciel et terre, d’un incendie sans flammes.
De plus près, la clochette tinta. On ne voyait personne. Puis, on entendit le bruit sourd des roues sur la terre molle, quand elles s’enfoncent dans la boue, et que les pierres de la route trempent dans cette purée grasse, paraissant et disparaissant à la surface comme des épaves sur le flot. La clochette sonna aiguë et plus tintante encore. Un chariot parut, bas sur des roues pleines et jaunes, attelé de deux vaches noires; le front baissé, elles avaient de la boue par plaques, jusque sur les cornes. Un garçon en sabots les piquait. Une vieille femme suivait le chariot, un cierge à la main; et deux hommes, la face noircie par une barbe déjà ancienne, accompagnaient la vieille femme; elle pleurait et murmurait des prières, en reniflant; eux, étaient sombres, impassibles; ils enfonçaient leurs chapeaux de feutre sur la nuque, quand l’averse tombait; et souvent, aux paroles récitées par la mère, ils se découvraient et, chaque fois, se signaient rapidement.
Une chienne, aux longs poils roux, maigre et la queue serrée entre les jambes, suivait la vieille femme sur les talons; elle avait les pattes chaussées de boue jaune; et trempées d’eau, ses oreilles pendaient comme du cuir mouillé, laissant perler des gouttes...
Sur le chariot, un cercueil était couché. Une bâche de toile, rougie au tan, le protégeait de la pluie, écrin d’un trésor misérable; elle s’affaissait déjà sous le poids de l’eau et collait à la bière, en dessinant la forme funèbre comme un linge sanglant. Les hommes répétaient les mots de la prière, sur un ton de demi-chant. Ils avaient la voix grave, un accent lent et guttural. Ils semblaient conduire les obsèques inexorables de la lande, de l’Océan invisible, du ciel et de la pluie...