Le dernier jour est venu: voici le matin, dont je ne verrai pas le soir, en Bretagne. Je fais mes derniers pas le long de la mer entre les rocs et la lande. Qui dira votre langueur, promenade de l’Adieu?—La terre que l’on aime est comme une amie affligée, que l’on quitte pendant son sommeil.

J’ai laissé Pont-L’Abbé, et je revois l’Océan terrible. Les nuées de plomb roulent lourdement dans le ciel pluvieux. Et les rocs impassibles, violents et silencieux, comme les résolutions d’une âme volontaire, laissent écumer contre leurs bases la colère des vagues. Le flot monte, noir comme les violettes dans une prairie, par une journée d’orage. Au loin, sous un pan du voile relevé où la lumière passe en éclaircie, le pré des vagues a la couleur d’une sombre pensée, dont le cœur d’or pâle luit sur les pétales bleuâtres... Adieu, donc.

Qu’aimerai-je, si je n’aime pas la tristesse, moi qui suis tout passionné et tout triste. Et la tristesse de ce pays pensif est pour mon âme un berceau, où m’endort une mère délicieuse. Celle qu’elle est se retrouve en celui que je suis, et bien faite pour lui, bien fait pour elle.

Elle, qui est si douce, si dure, si frémissante dans ses rêves, et si indifférente au reste de l’univers, connaît bien mon fiévreux ennui. Je vais au bord le plus lointain de la terre, là où la Bretagne s’enfonce dans la mer, maintenant que tous les hommes et ses propres fils se précipitent vers les lieux de la foule; et je leur tourne, comme elle, un dos de granit.

Le tombeau de la mer est celui que j’envie,—la tombe très profonde, où la colère est éternelle comme le mépris, et où la grâce suprême est solitaire. Le tombeau de la mer orageuse est la demeure que j’envie,—celle où la tempête est déserte, et où la paix elle-même est amère.

C’est vous que je préfère, ô vagues,—ou vous, landes muettes sous la brume, entre les arbres pieux, qui baissent la tête, et les rocs indignés à la nuque imployable qui ne cèdent jamais, et qui, tour à tour, pâlissent de courroux, et s’assombrissent de noir dédain.

Je veux mourir ici, où j’ai senti les linges tièdes de l’oubli envelopper mes os brûlants de fièvre, et détendre mes muscles raidis. Je veux mourir ici, où le rêve puissant de la vie s’endort dans une fraîche paix, qui le délasse. Car, où ne se consume-t-il pas de son ardeur? Partout, il se dévore.

Taciturne et plein de chants, selon que l’une ou l’autre passion l’emporte, ici j’ai la terre qui répond ou qui écoute, qui se tait quand il faut, et qui parle. Émeraude au cœur profond, Bretagne, nous nous dirons nos chants. Je veux mourir, roc sur ta roche, où le pâtre aux yeux purs chante encore, tandis que la vierge aux cheveux de lin, pareille au soleil d’avril sur les bouleaux, sourit tendrement de ses lèvres encore aussi virginales qu’elle.

Émeraude au cœur profond d’océan, tu es aussi violente et douce. Tes vagues tuent; et tes prairies si vertes font un tapis où les pensers acerbes s’endorment sur le gazon, au pied des chardons à la fleur cuisante.

Puissé-je épuiser ici une vie inépuisable, dont la sève coule dans mes veines comme un fleuve d’or fondu et de puissance croupie. Puissé-je endormir, sous les feuilles pluvieuses de Cornouailles, les bonds de la domination et les humeurs de la volonté, qui se font vénéneuses de grandir secrètes dans mon âme et de pousser sous des chaînes, ensevelies.