Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés, n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont pu en voir, si eux-mêmes n’en ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans le même temps, à la même lumière.

Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré «saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les pleurs d’enfants.

Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père interrogeant, crie: Bonne pêche? Les fils répondent: Oui ou Non, brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent.

Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les lèvres rases, ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui qu’il couvre.

Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout, enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le large, où ils ne vont plus.

VIII
TRIOMPHE DES BARBARES

Au Pont-l’Abbé. En septembre.

Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent, patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la place herbeuse.

Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,—celles-ci non moins semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même regard, et peu s’en faut même costume:—deux palefreniers secs et glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe courte de bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes, violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche; je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes, ignorants du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes l’Amérique...—Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal, lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses efforts.

Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés, disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne riaient plus; ils parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi, disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper. Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux... Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;.. il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la dynamite...»