Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?—En eux, l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui passent avec mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui s’y installent.
Cependant, sur le quai, des hommes chargeaient avec lenteur une goélette danoise et un bateau suédois. Les Barbares s’avancèrent, du même pas sonore qui signifie la conquête. Les petits enfants, quittant de nouveau leur refuge, se dispersèrent derrière les arbres, aussi plaisants à voir dans leurs robes que des poupées qui courent: deux des plus petits, ronds et lourds comme des demoiselles à enfoncer les pavés qu’on eût enveloppées de jupes, tombèrent dans l’herbe. Les Américaines rirent, mais seulement par moquerie; le rire de ce peuple n’est jamais cordial ni tendre; leur âme ne sait pas jouer; et c’est pourquoi elle est plus fermée à l’art que celle même des nègres.
Le long du chemin de halage, au bord de la rivière verte et bleue, des Bretons causaient, tous marins, et parmi eux le pilote de Tudy, homme au visage sévère, noir de hâle et à cause d’une barbe courte, pareille à une mousse épaisse, déjà marquée de blanc. A l’approche des étrangers, tous se turent; et certes si jamais des yeux échangèrent mépris pour mépris, ce fut là. Mais dans toute l’Amérique on n’eût peut-être pas trouvé d’aussi beaux regards que ceux de ces Bretons silencieux, dont trois au moins avaient ces prunelles d’eau profonde où veille la lumière, noblesse d’une race.
IX
LA MER PARLE
Sur la plage, à Kerloc’h. Le 15 septembre.
Elle pleurait, assise, lasse, tombée comme un paquet mou de vêtements. Elle pleurait doucement, sur le banc de bois jaune, une planche, portée sur deux pieux, devant sa maison, une cabane en bois, couverte de chaume. Elle avait contre le genou un enfant malsain, au teint terreux, qu’elle tenait d’une main serrée près d’elle. Dans la cabane, d’autres enfants criaient et geignaient, d’une voix plus forte, étant plus âgés sans doute... Elle ne les écoutait pas; elle regardait droit devant elle la mer splendide et rouge. Elle disait, en bégayant, d’une plainte basse et lente: «Mon Dieu... Mon Dieu... Ah! pourquoi... Pourquoi?...» Elle pleurait doucement au soleil couchant, la misérable. Puis elle se dressa, et resta longtemps immobile dans la lumière merveilleuse de sang et d’or.
Cette femme était encore jeune; elle avait eu dix enfants, et n’avait guère plus de trente ans. Debout, on la voyait grosse d’une vie prochaine: elle avait l’air accablé: et elle ne semblait pas malade, quoiqu’elle fût enceinte; mais sa figure ronde, aux yeux simples, exprimait une surprise désespérée et d’ailleurs sans révolte. Elle avait ce calme placide des brebis, qui n’est point de la résignation, mais l’aveu de l’impuissance: les brebis vivantes ont déjà l’aspect des brebis mortes, et la seule différence est, dirait-on, qu’elles regardent leur supplice.
Celle-ci venait d’être battue par son homme, un terrible buveur, un marin qui n’a pas son pareil à la pêche, et sans rival aussi pour boire. Il laissait mourir de faim les enfants qu’il faisait au hasard, quand il rentrait chez lui, ivre jusqu’à la folie, sans le sou, ayant laissé tout son gain dans les auberges, ruiné par une bordée de quatre jours. Il cuvait son eau-de-vie en battant sa femme et ses enfants; parfois, il les jetait dehors au milieu de la nuit; et d’autres fois, comme aujourd’hui, il s’en allait, pillant tout ce qu’il pouvait trouver d’économies ou d’aumônes dans la masure, après avoir passé malfaisant comme un orage. Cet homme pourtant n’était pas méchant: un hardi marin, excellent dans son métier, mais une brute déchaînée, une tête bestiale, quand il avait bu; et, avec l’âge, il s’enfonçait de plus en plus dans son vice.
Deux enfants déguenillés sortirent de la maison; ils étaient sales, maigres, et déjà ils avaient les allures sournoises des bêtes craintives, des petits chiens trop battus. Reniflant avec bruit, ils ne dirent rien; et ils s’allèrent jeter sur le sable chaud et luisant de la dune. La mère restait debout; et son visage étonné, à l’expression de calme désespoir, était rouge à cause des larmes versées et du soleil mourant. Une intense clarté tombait de ses yeux; et ce regard, où l’on n’aurait lu en tout temps que des pensées vulgaires, parlait plus haut que l’intelligence: il disait même plus que la douleur; il racontait mystérieusement, dans les mêmes termes profonds et vagues qui sont ceux de la mer, du ciel et des arbres, le pouvoir, la grandeur de la souffrance et sa nécessité.
La mer souriait, sans bornes; toute ondulée de fleurs, prairie de roses effeuillées, de pollen de peuplier et de violettes, elle frémissait dans la lumière. L’ineffable splendeur de son indifférence!... Elle n’a pas même de dédain: elle ignore, elle est sans pensée, la belle bienheureuse. Sur le sable, le flot a porté une carcasse de chien: un monde de vermine, de poux, d’insectes marins, s’empresse déjà joyeusement sur la charogne...